Qu'ils la tordent (Joyce), la concentrent (Beckett), la provoquent (Swift) ou la spiritualisent (Wilde), les Irlandais ont la passion de la langue. Celle de Bono, né Paul Hewson il y a quarante-cinq ans dans les parages de Dublin, est exceptionnellement bien pendue. Quoi qu'il arrive, Bono martèle le verbe. Dans le bureau de Kofi Annan, le chalet de Balthus, la scène du Live 8 au début de mois, celle du Letzigrund ce soir à Zurich (il chantera aussi), l'Irlandais parle et parle encore, plutôt bien d'ailleurs, mais par phrases longues, et sans ponctuation aucune. Si bien qu'un jour à La Maison-Blanche, vexé de ne pas pouvoir en placer une, George W. Bush a tapé du poing sur son bureau, et rappelé au bavard d'en face, qui n'en finissait pas de répéter que les antiviraux n'arrivaient pas assez vite en Afrique, que le président, c'était lui.

Cette anecdote, rapportée par le bavard en personne, figure dans l'ouvrage* que le journaliste français Michka Assayas vient de consacrer à Bono, chanteur de U2 depuis plus d'un quart de siècle. Lucide, Bono a livré dans une préface sa propre opinion sur ce livre d'entretiens: «Verbeux, prétentieux et présomptueux, mais révélateur.» Parions que son futur discours de Stockholm, après avoir reçu le Prix Nobel de la paix, car il l'aura à force de lutter ainsi pour de justes causes, n'en finira pas. Ces Irlandais, tout de même.

Mais un Irlandais d'un sacré tonneau. Et victime d'une injustice, comme souvent chez ces ex-damnés de la terre. La sienne provient de la source même de sa gloire, le rock'n'roll. Car un rocker ne saurait poser en souriant à côté de Vladimir Poutine pendant le G8 de Gênes, alors que les manifestants se font trouer la peau non loin. Un rocker n'est pas nommé vice-directeur du fonds d'investissement californien Elevation Partners, pas plus qu'un rocker n'embrasse l'anneau papal à Castelgandolfo, ou qu'un rocker est pressenti pour diriger la Banque mondiale, sur suggestion du Los Angeles Times. Non, une rock star est arrogante et inculte, elle casse ses chambres d'hôtel, n'est pas mariée depuis des lustres à sa copine de collège, et préfère les pays très riches aux miséreux de la planète. Et un rocker, pour faire rocker, ne songerait pas à porter des lunettes si kitsch que même une retraitée de Miami aux cheveux violets n'en voudrait pas.

Remarquez, sa réputation de prêcheur-sauveur de la planète ne nuit pas tant que cela à Bono le musicien, leader d'un groupe qui a vendu 130 millions de disques depuis 1980. L'actuelle tournée amorcée en mars dernier à San Diego affiche partout complet, et le dernier opus de U2 «How to Dismantle an Atomic Bomb» a plutôt été bien reçu, même s'il ne hisse pas à la hauteur des anciens zéniths discographiques de U2, comme «The Joshua Tree». Bono le diplomate et Bono l'artiste vivent en symbiose et croissent en pleine lumière, entortillés l'un à l'autre.

Ce Dublinois trapu, qui a tendance à prendre de l'embonpoint («Avant les tournées, j'arrête la bière»), s'est engagé dans les causes transcontinentales grâce à son compatriote Bob Geldof, ancien leader loquace des Boomtown Rats, et organisateur caritatif du Live Aid de 1985 et le Live 8 du 2 juillet dernier. L'impact du premier de ces mégaconcerts caritatifs a ouvert les yeux de Bono. Peu après sa performance scénique, très remarquée à l'époque, l'Irlandais est parti en compagnie de sa femme Ali pendant des semaines dans la Corne de l'Afrique, au sein d'une ONG, distribuant de la nourriture loin des caméras, sans que personne le sache. Cet engagement sincère n'a jamais depuis lors faibli, même si Bono ne se fait pas trop d'illusions sur la manière dont il est récupéré par les puissants de ce monde («Je me laisse utiliser, mais pas peloter»).

Cet intérêt durable pour les défavorisés est le signe d'une fidélité envers ses convictions, ainsi qu'envers les autres. Son livre d'entretiens en est l'indice: Mishka Assayas était il y a vingt-cinq ans en reportage à Londres lorsqu'il est tombé sur les prometteurs U2. Il s'est lié d'amitié avec leur chanteur volubile, ce qui a bien plus tard rendu possible le livre-confession qui vient de sortir. La même complicité lie depuis 1982 Bono au photographe néerlandais Anton Corbijn, qui a façonné l'identité visuelle ferrugineuse de U2. Un récent pavé de 416 pages et autant d'images** attestent de cette collaboration exemplaire, déroulée sur les routes du monde entier. Comme le dit dans cet ouvrage Salman Rushdie, un autre ami de longue date, «U2 et Anton Corbijn se méritent les uns les autres. Ils ont la même étrangeté.»

L'étrangeté messianique de Bono, sa manière unique de chanter «Peace on earth» avec une conviction pacifique qui ne craint jamais le ridicule ne surgissent pas de nulle part. Le chanteur activiste raconte dans son livre d'entretiens comment, en 1974, il a échappé de très peu à un attentat sanglant de l'IRA dans le centre de Dublin. Comme il évoque le projet de la même IRA d'enlever le groupe, décidément trop engagé pour la non-violence. «Le chef de la Branche spéciale de la police a pris cela très au sérieux. Je me rappelle qu'il a fallu faire des empreintes de nos mains et même de nos pieds. Cela fait travailler l'imagination. Est-ce qu'ils allaient nous réduire les jambes en purée ou les envoyer par la poste?»

* «Bono par Bono», conversations avec Mishka Assayas, Grasset.

** «Anton Corbijn, U2 & I», photographies 1982-2004, Shirmer/Mosel.