Ce récit commence par deux mots: désert, poursuite. Deux mots qui s'imposent à l'esprit. Deux mots qui parlent d'un exploit discret et de la vie qui va avec. Deux mots qui renvoient à une course incroyable: le Marathon des sables. Deux mots qui parlent aussi d'un homme parti sous le ciel, au sud du sud. Deux mots qui parlent de sa compagne, Caroline Kappeler, qui est restée à Lausanne.

Bien qu'elle vive avec un coureur de fond, Caroline Kappeler n'aime pas trop la course à pied. Elle préfère les sports collectifs comme le basket. Elle s'est néanmoins mise au jogging depuis quelque temps. Modestement. Elle n'a pas l'ambition de suivre Pascal sur les chemins, au-dessus de Lausanne. En ce moment, elle est assise sur le canapé de sa salle de séjour, calme et silencieuse, ses yeux bleus attentifs. Visiblement, elle se demande ce que lui veut ce journaliste qui vient l'interroger. L'exploit, doit-elle penser, c'est Pascal qui va l'accomplir sur les pistes du Marathon des sables, dans le sud-est du Maroc, entre la caillasse et les dunes; et non elle, qui attendra ici, en espérant que tout se passe bien.

Le Marathon des sables en est à sa treizième édition. C'est devenu maintenant une compétition mythique, comme certaines grandes ascensions en montagne ou certaines traversées d'océans. Pascal Lauber, un Lausannois de 27 ans, court depuis dimanche avec 500 autres fous – sont-ils fous? – qui se sont entraînés durement pour aller jusqu'au bout de l'épreuve. Six étapes de 20 à 80 kilomètres, accomplies avec, sur le dos, tout le matériel de survie – la nourriture, les vêtements, le sac de couchage. Tout, sauf les neuf litres d'eau que distribue chaque jour l'organisation. Au total, 220 kilomètres à pied, en courant ou en marchant. Et les nuits dans un bivouac sous des toiles ouvertes aux vents.

Ce récit commence par deux mots, attrapés au vol d'une rencontre. Cet après-midi-là, on était assis au Buffet de la Gare de Lausanne. Pascal Lauber exprimait sa passion, les kilomètres alignés chaque semaine depuis des mois en pensant à ce qui l'attendrait, là-bas. Il racontait les autres courses de grand fond. A 27 ans, il a déjà tâté de ces compétitions extrêmes: au Népal – dix jours en haute altitude – et au Sahara, déjà, mais quatre jours et avec des ravitaillements. Des courses sans bagages, avec seulement son corps à porter. «Ce corps qui se transforme avec la course, dit Pascal Lauber. Et qui rencontre des sensations nouvelles.» Cette passion l'a saisi depuis 1994. Avant, il ne courait que pour garder la forme et se préparer à son sport favori, le hockey sur glace.

Presque tous les jours, Pascal repart de chez lui à peine rentré du travail pour aller s'entraîner. Le temps de se mettre en tenue, d'enfiler ses chaussures, et il est de nouveau sur les routes, à courir. Une partie de ses vacances est consacrée aux grandes épreuves. Des voyages qu'il fait seul avec lui-même. Il lâche cette phrase: «Caroline est venue une fois. C'était au Supermarathon du Verdon. D'ailleurs, elle en a assez. Et, quand elle me le dit, je pense: c'est terminé. Mais je recommence. Je découvre une autre course.» Caroline Kappeler habite avec Pascal sur les hauts de Lausanne. En a-t-elle vraiment assez de voir son ami s'en aller ainsi sur les routes et dans les paysages lointains?

Près de chez eux, le trolleybus s'arrête à la station Désert. C'est le premier mot qui réunit cette histoire d'exploits à la vie de tous les jours. On ose à peine dire que les noms de lieu ont toujours un rapport avec ce qui s'y passe. Le journaliste est venu là pour essayer de comprendre comment on décide de s'en aller si loin. Et, surtout, comment on attend.

La salle de séjour de Caroline est décorée avec quelques images: un Salvador Dali, deux Hans Erni qui figurent des sportifs. Ce lundi-là, trois jours avant le départ de Pascal, ses affaires sont déjà disposées sur une table. «Quand il se prépare pour ces grandes courses, je ne vois pas beaucoup Pascal, dit-elle. Il a aussi l'entraînement du hockey sur glace, deux ou trois fois par semaine. Et les séances du comité – il est président de son club.» – «Vous n'en avez pas assez de le voir partir ainsi, vous n'avez pas envie de lui dire d'arrêter quand il parle de s'inscrire à une compétition comme le Marathon des sables?» – «Il me le demande et je lui dis oui plutôt rapidement. C'est sa passion. Je sais qu'il aime faire ça, et qu'il est heureux. A vrai dire, je crois que je le pousse», répond-elle. «Vous êtes sa complice?» – «Dans un certain sens. Si je n'étais pas d'accord qu'il le fasse, il ne le ferait pas.»

Caroline Kappeler a un diplôme d'employée de commerce. Elle travaille à l'Office des poursuites de Lausanne. Elle y a rencontré Pascal qui y travaillait lui aussi. Maintenant il est à l'Office des poursuites de Vevey.

Poursuite, c'est donc le deuxième mot qui est venu mettre un peu de destinée dans cette histoire apparemment toute simple. En écrivant, on a envie de ne rien en dire, de laisser le lecteur découvrir cette coïncidence. Et on pense en même temps à cette apostrophe si souvent lancée aux coureurs de grand fond quand ils s'en vont dans le paysage: que fuis-tu? que poursuis-tu?

Il y a un lointain dans la course. Il y a un lointain dans les yeux clairs de Caroline. Imagine-t-elle Pascal quand il court là-bas? Est-elle inquiète? «On est toujours inquiet, quand il s'agit d'une telle aventure, dit-elle. Il peut avoir un accident, il peut se perdre – il y a une étape de 80 kilomètres qui se termine forcément de nuit. Il peut tomber sur un serpent, sur une bestiole. Moi, je n'en ai pas peur, mais j'ai peur qu'il soit maladroit, qu'il ne sache pas comment s'y prendre. C'est sa maladresse que je crains. Pour la course, je sais qu'il est bien préparé. Samedi dernier encore, il est allé de chez nous jusque chez sa mère qui habite à Ollon. Cela fait 57 kilomètres. Dans ces cas-là, je vais le rechercher en voiture.»

Bien que le temps de Pascal soit presque entièrement consacré à la course et au hockey, Caroline essaie de l'intéresser aussi à d'autres choses. Elle aime aller au musée, au cinéma. Elle prépare une pièce de théâtre pour la fête du Hockey-Club de Prilly. C'est elle qui signe la mise en scène. Les répétitions ont lieu dans sa salle de séjour. Il faut imaginer cette pièce, transformée par Pascal en salle de gymnastique où il fait son stretching, puis, une ou deux fois par semaine, en salle de répétition.

On dit que les gens heureux ont une histoire quand ils partagent leurs différences. Aujourd'hui, pendant que le coureur de fond avance agile dans le désert, à la poursuite de ses propres limites, Caroline Lauber pense à lui, avançant ainsi sur les dunes, sous la couleur intense du ciel.