Portrait de Chen Liang-Sheng, «maître de chapelle» du Chœur universitaire de Genève

Le «maître de chapelle» du Chœur universitaire de Genève prendra sa retraite à l'issue d'un ultime concert donné la semaine prochaine. Riche d'un vécu hors du commun, ce Sino-Américano-apatride égrène les épisodes qui l'ont amené à s'épanouir en Suisse

Sa maison genevoise, enfouie sous les arbres et les roses, est la seule du quartier à arborer une façade marquée par les ans. Entre les hautes herbes, un étang, cinq carpes et des grenouilles. Alentour, dans cette allée centenaire et cossue, les demeures des voisins ont toutes été ravalées, comme le visage des femmes est retendu. «Moi, je suis un marginal», fait-il en riant. Chen Liang-Sheng, bourgeois de Dardagny, est un drôle de Suisse, en effet. Très Chinois, pour tout dire, avec une décontraction «made in USA», et le détachement des apatrides, dont il fut longtemps. A 65 ans, dans un mois, il en paraît à peine 50, et son énergie débordante est celle d'un jeune homme. «On arrive crevés aux répétitions, on en repart galvanisés», note une de ses «groupies». Aux répétitions? On allait vous le dire: Chen Liang-Sheng dirige le Chœur universitaire de Genève. Depuis 1965, il en est – un titre auquel il tient – le «maître de chapelle». Adulé pour ses qualités de chef et de musicien et, par certains, redouté. Pour ses saillies sarcastiques, notamment. Sa psychologie très particulière. Ou sa manière originale de désigner en pleine répétition ceux dont il a oublié le prénom ou le nom. «Vous, la Verte, chantez au lieu de parler!» Or Chen va quitter le chœur, va prendre sa retraite. Après 33 ans d'engagement total. En conséquence, n'allez pas dire à ses plus anciens choristes que nul n'est irremplaçable. A l'heure qu'il est, ils ne s'imaginent pas chantant sans cet homme au pupitre. Lui-même, tout modeste qu'il se veuille, n'est pas loin d'admettre que ce que fait le chœur est «vraiment bien».

Faire chanter 150 amateurs, dont 70% de nouveaux venus chaque année, à côté d'un noyau de fidèles (certains sont là depuis quelque 30 ans), ça n'est pourtant pas une mince affaire. «Eh bien, constate le musicien, on réussit à équilibrer tout ça. Dans la double fugue de la Neuvième, on entend toutes les voix.» La Neuvième de Beethoven, on l'aura compris, est au programme du double dernier concert préparé par Chen Liang-Sheng avec

le Chœur universitaire*. Avec une cantate de «Ludwig van» en première audition suisse.

On est loin de ce jour de novembre 1965 où, buvant un thé au Dorian, Chen, traducteur au BIT par nécessité, rencontre un étudiant cinghalais: «La chorale de l'université cherche un chef, fait ce dernier. Ça t'intéresse? Ils sont 16. Et c'est bénévole.» Depuis peu,

le Sino-Américano-apatride a renoué avec la musique. Il étudie la direction au conservatoire en marge de son travail. Divorcé d'une jeune pianiste – Martha Argerich qui a épousé ce va-nu-pieds aux Etats-Unis malgré une forte opposition maternelle – il est venu en Suisse pour obtenir envers et contre tout la garde de Lyda, leur fillette, née en 1964 à Genève.

Tout ce qui contribue à lui conférer un statut est utile à sa cause. Il accepte. On connaît la suite: le développement du chœur, les concerts ambitieux (Haendel, Hindemith, Mozart, Brahms, Haydn), le succès, les voyages à l'étranger, Tchécoslovaquie, Grande-Bretagne, Italie et j'en passe. Sans oublier – on s'y attendait – la Chine. Ce sera en 1984.

Chen y est retourné une première fois en 1982, à l'invitation des Chinois au sortir de la Révolution culturelle. Voilà alors 33 ans qu'en 1949, âgé de 13 ans, il a quitté Shanghai pour Hongkong, à la veille de la Libération communiste. La famille est en route vers l'Amérique où les parents ont passé toute la guerre, coupés de leurs quatre enfants laissés – pour un an, pensait-on! – aux soins de leurs grands-parents. De la Chine, il garde le souvenir de la cruelle occupation japonaise. Et de la pénurie. De la faim notamment: «C'était terrible. Le peu de riz qu'on mangeait était moisi. On essayait d'en couvrir le goût infâme avec des épices. J'ai gardé de cette famine permanente l'horreur du gaspillage.» Son école – aîné, il est le seul, par manque de moyens, à pouvoir étudier – est dirigée par l'occupant. Un enseignement d'une sévérité inouïe. «Nous rusions pour étudier juste ce qu'il fallait de japonais pour passer l'examen. De bonnes notes nous auraient désignés comme traîtres.» Il n'est pas encore question de musique, à part les chants obligatoires. En revanche, comme tout bon petit Chinois, il apprend la littérature classique, la poésie surtout.

Son prénom Liang-Sheng – le prémonitoire «Son Brillant» – vient d'ailleurs d'un poème de Wang Wei, le célèbre poète Tang. Et c'est en cette culture classique qu'il se reconnaît Chinois malgré une vie entière d'adulte passée au loin: «La poésie, c'est déjà la musique, le rythme, les tons, la richesse des sons.»

Il n'en dit rien, sinon «à la chinoise» en éludant par le sourire les questions trop précises, mais le jeune homme de 16 ans qui se retrouve pour deux années à Hongkong n'a pas un capital d'enfance dont on nourrit les nostalgies. Pas plus qu'il n'a bénéficié des conditions propres à l'épanouissement d'une vocation. A contrecœur, à 17 ans, on le laisse aborder enfin le piano. Arrivé en Californie, à l'entrée au Junior Collège de Contracosta, une petite ville dans la baie de San Francisco, il doit à nouveau se bagarrer pour étudier la musique plutôt que de préparer la médecine ou le droit. Cette fois-ci pourtant, il est sur le bon rail: des professeurs immigrés d'Europe exercent là leur passion d'enseigner. Ils repèrent Chen. L'un d'eux surtout, Shulley Miller, lui réserve un traitement sur mesure: deux fois plus de travail, deux fois plus d'exigence. En même temps, la directrice du collège, une psychologue de formation, le reçoit une fois par semaine et le «débriefe» de ses années japonaises. Aujourd'hui, il en rit: «Je n'ai pas l'esprit de vengeance, mais j'achète des voitures coréennes!» Après Contracosta, il est prêt pour une bourse à la prestigieuse université de Berkeley puis, son degree en poche et avec une concurrence féroce, il est sélectionné pour Princeton où il devient master of Fine Arts, avec un petit groupe de 12 étudiants parmi les plus brillants de l'heure. Par un travail acharné – «Je m'inscrivais deux fois au même cours, avec des professeurs différents!» – il a comblé les années de latence. «J'entendais un accord, je savais de quelle œuvre il s'agissait.»

On est en 1960. Que va faire désormais Chen Liang-Sheng? Tout sauf enseigner! Au grand émoi de ses professeurs, il refuse un poste dans un collège. «Je ne savais pas vraiment ce à quoi j'étais bon.» Seule la composition l'intéresse. Et c'est exactement ce qu'il va faire. Mais en en payant le prix: «Je suis devenu un marginal, raconte-t-il. Mes camarades cherchaient la sécurité, moi pas. Je me suis établi à New York et me suis fait serveur. Sur appel.» Scandale encore. Pour sa future belle-mère surtout, car les vrais musiciens qu'il fréquente entre deux services savent qui il est. Et reconnaissent la qualité de ses œuvres: pour deux pianos, pour voix et orchestre, pour orchestre seul, pour voix et quintette, pour alto et piano. «Toutes ces pièces ont été créées par des musiciens connus, fait-il sans allonger. Mais je n'en suis pas totalement satisfait. J'espère m'y remettre avec la retraite.»

Car, 35 ans plus tard, Chen n'envisage pas une retraite sans musique. Même si, aujourd'hui, la priorité de ses priorités est ailleurs. Elle a nom Saralan. Agée de 6 ans, elle est l'enfant de celle qui amena le musicien à s'installer en Suisse après qu'il en eut obtenu la garde, Lyda sa fille, dont elle est l'exact portrait. Il le confesse sans détour à qui veut l'entendre: il n'a jamais éprouvé un sentiment aussi fort pour aucune autre personne. «Je suis le témoin privilégié de la perfection de ses actes d'enfant, dit-il. Elle sait que je suis toujours là pour elle. Et elle, de son côté, me fortifie dans mon existence.» Le zen, ajoute-t-il, ne change pas les choses: «Il change la façon de regarder les choses.»

L'avenir dira comment ce «contemplatif spontané» – il ignore l'usage de l'agenda – vivra cette retraite à laquelle il ne semble guère croire. C'est qu'en marge de Saralan et de Lyda, il y a depuis quelques années Si Qin Gaowa, sa deuxième femme. Une actrice de cinéma aussi connue en Chine que Gong Li. D'origine mongole, célèbre notamment pour son rôle de la Tigresse dans Le Pousse-pousse, d'après le grand roman de Lao She, elle tourne beaucoup pour la production nationale. Le couple se retrouve quand les engagements de l'un ou l'autre le permettent, et notamment à la faveur des séjours que Chen effectue désormais chaque année à Pékin où il fait travail-

ler les musiciens de l'Orchestre du Conservatoire central. «Nous envisageons de nous établir une partie du temps quelque part, au sud du Yang Zi, où il y aurait un lac», fait Chen. Et qui donc, pendant ces absences, nourrira les carpes et les grenouilles de l'étang genevois? Saralan, bien sûr, qui vit à deux pas et adore son grand-père.

* Victoria Hall, lu 15 et ma 16 juin.

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