Des larmes, dans cette histoire-là, tout le monde en a versé. De tristesse, de colère, d'émotion. De crainte aussi, face à un avenir incertain. Aujourd'hui, c'est terminé. L'équipage du dernier vol Genève/New York de Swissair, qui, par la force des choses, était aussi celui du premier vol de la nouvelle compagnie Swiss à quitter New York le 31mars à destination de Genève, avait décidé de regarder vers l'avenir. Malgré les trop nombreux collègues licenciés et les salaires revus à la baisse. L'histoire de ce dernier (et premier) long-courrier au-dessus de l'Atlantique restera celle d'une aventure à la fois émouvante et gaie. Même un peu loufoque. Ce n'est pas tous les jours, après tout, que les employés d'une compagnie aérienne quittent la Suisse sous une bannière, pour revenir, 24heures plus tard, sous celle d'un autre employeur. Pas sans quelques séances de photos souvenirs en tout cas, ni quelques complications de dernière minute. Chronique de deux vols annoncés, et pourtant pleins d'imprévus.

Vol SR 138 au départ de Genève

«Mesdames et Messieurs, nous sommes très heureux de vous accueillir à bord du dernier vol Swissair à destination de New York», lance dans le micro, pour la dernière fois après 30 ans, Liliane Gloor Weber, la cheffe de cabine. Comme le reste du personnel de bord, elle n'a pas choisi de faire ce vol. Sur cette ligne mythique, Liliane a perdu sa meilleure amie lors du crash près de Halifax. C'est elle, également, qui accompagnait, quelques jours plus tard, les familles des victimes sur les lieux de l'accident. Ce dernier vol plein d'émotions, elle s'en serait bien passée. «Je suis toute remuée», confie-t-elle. Et puis, en fin de compte, elle est contente d'être là: il y en a tant d'autres qui ne pourront plus jamais voler. Pour un enterrement, l'esprit est plutôt à la fête. L'impression, peut-être, de vivre un moment historique.

«Nous sommes soulagés», admet le commandant Philippe Manuel. «Bien sûr, nous étions très attachés à Swissair et à son image de prestige. Mais ce qui compte, c'est le vol. Maintenant, il faut regarder devant, oublier l'émotif pour pouvoir collaborer au mieux avec nos collègues de Crossair.»

Voilà, pour eux, Swissair, c'est fini. L'avion vient de se poser sur la piste de l'aéroport JFK. Une passagère émue essuie quelques larmes. Un monsieur brandit la montre qu'il vient d'acquérir et qui porte les couleurs de la compagnie défunte. Dans le bus qui les emmène au centre, le commandant de bord distribue les canapés d'un gros pain coupé confectionnés par sa compagne et surmontés d'un petit avion Swissair. Liliane immortalise ces derniers moments de clic-clac enthousiastes.

Vol LX 023 au départ de New York

«Ouah, tout ce rouge vif, ça en jette! Finalement ce n'est pas si mal.» C'est vrai que «ça en jette»: dans le hall des départs de l'aéroport JFK, au-dessus des bureaux d'enregistrement, on ne voit même que ça: «Swiss, Swiss, Swiss». A côté, les logos des autres compagnies aériennes font pâle figure.

L'équipage est au complet. Tous ont collé sur leurs bagages les nouveaux stickers «Swiss». Pour des raisons légales, le nom de Swissair ne doit plus figurer nulle part. Ceux qui ont reçu leur nouveau badge le portent, les autres s'en passeront encore quelques jours. Dans un mois, ils troqueront leurs beaux habits bleus contre ceux anthracite de Crossair, en attendant que les uniformes de la nouvelle compagnie soient confectionnés, ce qui n'est pas pour demain. La bonne humeur règne. Seul Philippe Manuel, le commandant de bord, est soucieux. «Je me méfie du système informatique. Il suffirait qu'un seul de nos contacts sur le trajet n'ait pas reçu notre nouveau numéro de vol pour qu'il nous prenne pour un avion inconnu et que ce soit la pagaille.»

Le commandant flaire les complications. Il n'a pas tort. A peine l'équipage monté à bord, c'est la stupeur. Les nappes et les serviettes de la première classe, habituellement rangées dans des coffres, traînent dans un sac avec les torchons. Mieux: la nouvelle compagnie n'a pas reçu l'autorisation qu'avait Swissair de sortir de la nourriture du territoire américain. Résultat, l'équipe au sol à Genève a dû parer au plus pressé et approvisionner l'avion en repas pour le vol du retour. Elle a trouvé 120 plateaux pour le soir, mais seulement 100 petits-déjeuners. Il manque des couverts et des assiettes. Les menus de la classe économique n'ont pas eu le temps d'être imprimés, tandis qu'en première, le fou rire aux lèvres, Jean-Philippe, un des stewards, distribue des photocopies aux passagers à la place des élégantes brochures habituelles. Liliane reste stoïque, elle explique courtoisement la situation aux passagers tout en se demandant si elle ne ferait pas mieux de faire une annonce au micro. Elle finit même par trouver ça «rigolo». «Je ne me reconnais plus, jamais je n'aurais réagi ainsi auparavant», avoue-t-elle surprise. «Mais depuis le choc causé par la disparition de Swissair, j'ai changé. Finalement, la vie continue et il y a plus grave que ces petits problèmes.»

Pendant ce temps, dans le cockpit, les pilotes jonglent avec les appellations et les numéros. «Certains fax ne sont pas arrivés, nous devons passer des appels. Lorsqu'on annonce «Swiss», il y a un silence au bout de la ligne. Le Canada n'a pas compris tout de suite qui était ce «LX 023», et les Français croient qu'il s'agit d'un vol Crossair», explique le commandant.

D'autres détails, en revanche, ont été soignés: les écrans de TV affichent le logo «Swiss», les passagers ont trouvé dans la pochette de leur siège les nouveaux magazines dont l'éditorial est signé par André Dosé, le nouveau directeur de la compagnie. Même les fiches de consignes de sécurité ont été changées. Seuls la vaisselle et les petits sacs en papier pour les estomacs fragiles sont encore estampillés Swissair.

Neuf heures trente hier matin. Le premier vol Swiss en provenance de New York vient d'atterrir à Genève. Le personnel de bord est soulagé, et confiant. «De toute façon, on n'a pas le choix, il n'y aura pas de deuxième chance. Nous sommes condamnés à la réussite», lance Denis, un des stewards. Une réussite, espèrent-ils tous, qui sera aussi belle et droite qu'une piste d'atterrissage.