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La «marche des salopes» à Genève, le 17 juin 2017. 
© MARTIAL TREZZINI/KEYSTONE

Militantisme

Portrait de la galaxie féministe romande

L’affaire Weinstein a mis sur le devant de la scène les défenseurs de l’égalité hommes-femmes. Mais quelles tendances dominent, quels sont leurs codes, leurs références?

L’affaire Weinstein a été un tremblement de terre dont les répliques, aux Etats-Unis et ailleurs, n’ont pas fini de faire trembler les mâles qui confondent séduction et domination. Le début d’une nouvelle ère, se réjouissent les féministes qui, à la faveur de ce raz de marée, retrouvent une belle visibilité.

Lire l'éditorial: Catherine Deneuve, les «hystériques» et tous les autres: Il faut qu’on parle

Les féministes? Quelles féministes? En France, on vient de le voir, le courant s’est déchiré entre les tenantes d’une posture libertaire et les partisanes de la tolérance zéro en matière d’abus sexuels.

Et en Suisse romande? Quel est le visage de la vingtaine de mouvements locaux? Il est lui aussi multiple. Réparti entre les militantes de la première heure et les émergentes, les voix institutionnelles et les voix associatives, les discours mesurés et les actions plus musclées. Sans oublier l’art qui est choisi par certain(e)s comme outil de contestation.

Différences dans le ton, les objectifs et les actions

Mais «toutes les associations féministes ont généralement comme point commun la lutte contre le sexisme et la mise en œuvre de l’égalité dans les faits», observe Caroline Dayer, experte en prévention des violences et des discriminations. Pour cette chercheuse en études genre, «l’indignation collective manifestée par le mouvement MeToo montre que le sexisme traverse toutes les sphères et s’articule à d’autres discriminations».

Pour l’ensemble des mouvements, il y a donc un consensus sur la condamnation du harcèlement. A tel point que de nombreuses associations – L’émiliE dégourdiE, George, DécadréE, Les Indociles – travaillent main dans la main sur une Nuit des féminismes qui aura lieu en novembre prochain. Restent leurs différences, dans le ton, les objectifs et les actions. Portrait non exhaustif de la galaxie.


Les institutionnelles

Parmi les instances institutionnelles figurent les études genre, un champ de recherche universitaire et pluridisciplinaire qui, depuis les années septante, s’emploie à démontrer que les différences entre les sexes qualifiées de «naturelles» sont en fait des constructions sociales au nom desquelles le courant dominant peut être amené à justifier une inégalité de traitement. Ce cursus est proposé par toutes les universités romandes.

On retrouve aussi dans toute la Suisse romande, Berne compris, les Bureaux cantonaux de l’égalité. Leur mission? Encourager l’égalité entre les sexes et éliminer les discriminations directes ou indirectes. A l’exemple du BEFH, le bureau vaudois. Créé en 1991, cet office s’illustre particulièrement dans l’emploi, la formation et la lutte contre la violence domestique.

Le BEFH a notamment formulé le projet de loi accepté par le Grand Conseil en novembre dernier, permettant à l’Etat d’effectuer un contrôle de l’égalité salariale entre les femmes et les hommes dans les entreprises au bénéfice d’un marché public et les entités subventionnées. Il a également élaboré un autre projet de loi d’organisation de la prévention et de la lutte contre la violence domestique (LOVD), accepté par le parlement cantonal vaudois en septembre 2017. Enfin, comme tous les bureaux romands, le BEFH élabore du matériel pédagogique égalitaire qu’il met à la disposition des écoles.


Les créatrices

Reproducteur de clichés autant que réveilleur de consciences, l’art est un champ d’action important pour les féministes. Les Indociles, basées à Genève, organisent des événements culturels, «convaincues de la force de telles actions pour avancer vers une société plus égalitaire et moins empreinte de rapports de domination». Au programme: des conférences-performances, des vidéos, manifestes ou installations. Dans le même ordre d’idée, Marcelle regroupe neuf femmes actives dans les arts visuels. «Marcelle c’est une secousse dans les stéréotypes. Marcelle c’est une entité qui s’exprime librement», mentionne la page Facebook du collectif.

Egalement basées au bout du Léman, Les Créatives promeuvent les artistes féminines. Festival de musique implanté à Onex au départ, l’association est en train de prendre une tournure plus politique et pluridisciplinaire. L’enjeu principal reste la sous-représentation des femmes à tous les niveaux de la culture. «Environ 20% seulement du budget alloué à la culture revient à des artistes féminines, la plupart des techniciens sont des hommes qui considèrent que les femmes n’y connaissent rien, le public est toujours à défaut perçu comme masculin, les violences subies par les femmes dans ce milieu – comme ailleurs – sont nombreuses, on vient d’en prendre conscience…», énumère Coline de Senarclens, membre du comité.


Les ciblées

Une multitude de groupes œuvrent sur des terrains très ciblés. Le collectif «Faites des vagues» lie par exemple féminisme et décolonisation. D’autres sont actifs sur les questions LGBT. Les Cadrilles, elles, soutiennent le développement professionnel des femmes, à Lausanne et ailleurs. La Fête du slip, festival annuel pluridisciplinaire lausannois ayant pour thème les sexualités, se revendique du féminisme «pro-sexe». Ce courant, incarné dès les années 1990 par Virginie Despentes, invite à voir en la sexualité un domaine qui doit être investi par les femmes.


Les intransigeantes

Dénoncer les violences sexistes et sexuelles et briser le silence qui les entoure: voilà l’objectif de la Slutwalk (littéralement «Marche des salopes» en anglais), une manifestation pacifique désormais internationale, née à Toronto à la suite des déclarations d’un policier encourageant les femmes à ne pas s’habiller «comme des salopes» pour éviter de se faire violer. La première de Suisse a eu lieu le 6 octobre 2012 sous l’impulsion d’un collectif romand. Le message principal est clair: «Peu importe le comportement de la victime, le viol ne doit jamais être toléré, légitimé ou minimisé.» Personne ne «cherche» à se faire violer: «La suspicion à l’égard des victimes doit cesser.»

Pour lutter contre les violences sexuelles, le mouvement estime crucial d’éduquer toute la société, en déconstruisant les nombreux discours qui les banalisent. Souvent pointées du doigt pour leur utilisation du terme «salope», les organisatrices revendiquent l’importance de ce terme, sciemment provocateur. N’invoque-t-on pas bien souvent la «réputation» des victimes, leurs mœurs supposées «légères» pour disqualifier une accusation? Quand cessera-t-on d’entendre «elle l’a bien cherché, c’est une allumeuse»?

D’autres mouvements se rapprochent de la Marche des salopes par l’intransigeance de leur engagement: on pense par exemple à l’Association féministe de l’UNIL (AFU), qui se donne pour objectif de combattre, entre autres, le patriarcat, et de donner une visibilité aux personnes victimes d’oppressions sexistes au quotidien.


Les littéraires

Elles réalisent des web-mag, réunissent et diffusent des articles sur la cause féministe ou prêtent des ouvrages spécialisés. Les associations dites littéraires passent par les mots pour mener leur combat égalitaire.

Fondée en 2010 à Lausanne, la revue George a d’abord été une publication biannuelle avant de devenir un web-mag en 2014. Son rôle? Relayer les actualités culturelles queer-féministes. Par le passé, une trentaine de personnes collaboraient bénévolement à la parution de chaque numéro, aujourd’hui deux personnes et quelques rédactrices alimentent le site Georgemag.ch. La réflexion sur les stéréotypes de la beauté, des portraits d’activistes ou des chroniques sur le sexisme ordinaire constituent quelques exemples de sujets à leur sommaire.

Fondé en juin 2014, le site ActuElles.ch récolte et diffuse toute l’actualité féministe en Suisse romande. Depuis sa création, plus de 3330 articles ont été annoncés par une newsletter gratuite et distribués sur Facebook. L’objectif de ce site produit par la Fondation Emilie Gourd est d’offrir une «revue de presse» stimulante et de mieux faire connaître, avec l’Agenda, des occasions de rencontre et d’action. Le site ActuElles ne défend pas de point de vue propre.

Bibliothèques spécialisées

C’est le plus ancien média féministe d’Europe. Le site de L’émiliE dégourdiE «décrypte l’impensé féministe dans les enjeux contemporains, lutte contre toute forme de violences liées au sexe et dénonce l’instrumentalisation de l’image de la femme et de la féminité». Soit un contenu résolument sérieux, encore agrémenté par le recul historique propre à cette association née à Genève en 1912.

Mais encore, pour ceux qui préfèrent le papier à l’écran, deux bibliothèques proposent des ouvrages de référence sur le féminisme. A Genève, la bibliothèque Filigrane dispose d’un fonds documentaire de 12 000 ouvrages sur la condition féminine et l’égalité entre hommes et femmes, tandis que, nettement plus profilée, La Molène, à Lausanne, se concentre sur la culture queer et certains aspects du féminisme.

«Ce n’est pas un lieu représentatif de toutes les idées féministes et nous préférons ne pas visibiliser des opinions politiques qui nous font violence», préviennent les responsables qui, dans le même esprit, ont choisi de limiter à une fois par mois l’accès de l’endroit aux hommes.

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