Dimanche 28 février, Irina Makarova sera la musicienne la plus heureuse du monde – ou la plus malheureuse. A cette date limite, elle devra avoir réuni au moins 20 000 francs pour s'offrir l'instrument de ses rêves: un clavecin à deux claviers, somptueuse copie d'une création du facteur berlinois Mietke, datée de 1702. Faute de quoi, il s'envolera pour Oslo. Elle a découvert le bel objet lors du Festival Bach de Lausanne, en novembre dernier, où il était utilisé pour trois concerts. Depuis, elle ne rêve que de ce clavecin allemand qu'elle a «tellement de plaisir à jouer». Etudiante sans le sou, Irina lave des voitures pour réunir la somme nécessaire à son achat. On appelle ça le coup de foudre.

Un beau jour, Irina a débarqué à la rédaction du Temps. Avec son histoire de clavecin et une liasse de photocopies le représentant sous le bras. «Ce n'est pas facile de trouver un bon clavecin. Si on le veut neuf, fait main, copie d'un modèle ancien, il faut attendre au moins un an, un an et demi. Les meilleurs facteurs sont débordés de commandes. Cela fait trois ans que je cherche un instrument, c'est-à-dire depuis mon arrivée en Suisse… C'est celui-là qu'il me faut, et pas un autre.» A Moscou, pendant ses études, des clavecins, il n'y en avait pas. «Là-bas, on joue et on apprend surtout les musiques du XVIIIe au XXe siècle, se souvient la jeune Russe. J'ai étudié le piano et la direction d'orchestre, d'abord à l'Ecole Gnessin, puis au Conservatoire de Moscou. Mais ma passion, c'était la musique baroque. J'ai suivi des cours avec l'un des rares professeurs qui s'y intéressait. Il possédait un clavecin miteux, presque injouable.»

Elle rencontre aussi son mari, un flûtiste péruvien venu étudier à Moscou. Elle l'a suivi quand il est venu à Genève pour étudier la flûte traversière baroque au Centre de musique ancienne. Grâce à une bourse, Irina s'inscrit à la Schola Cantorum de Bâle, saint des saints pédagogiques en matière de musique ancienne. La claveciniste y découvre les arcanes de la pratique des instruments d'époque, tout un monde nouveau qui ne fait que renforcer sa conviction: la musique baroque, le clavecin, c'est sa vie. En novembre dernier, au festival lausannois consacré à Bach, elle écoute les Variations Goldberg du Cantor de Leipzig par Davitt Moroney, puis par Kenneth Weiss. C'est l'éblouissement. La sonorité de l'instrument la fascine. «J'ai su que c'était ce qu'il me fallait», affirme Irina Makarova, avec un éclair de joie dans le regard.

Par chance, le clavecin, manufacturé par Bruce Kennedy, magicien de la copie d'instruments anciens à clavier, qui a longtemps habité dans le canton de Vaud, est à vendre. Pour la coquette somme de 40 000 francs. «Il vaut même plus cher, mais Bruce est prêt à me faire un rabais», explique la musicienne. Qui a tout tenté pour rassembler la somme nécessaire. Car le temps presse. Le Conservatoire d'Oslo cherche lui aussi un clavecin allemand à deux claviers, et apprend que la copie de Bruce Kennedy est à vendre. Oslo peut payer rubis sur l'ongle, alors qu'Irina n'a pas le sou. Mais elle était la première à manifester son intérêt. Le facteur de clavecin fixe une date limite à Irina pour l'achat de l'instrument: le 28 février. Bruce Kennedy se contenterait d'un acompte de 20 000 francs. Irina Makarova n'en a pour l'instant que 15 000 en poche. Et ce n'est pas faute d'avoir économisé.

«J'économisais depuis mon arrivée en Suisse, dans l'idée de m'acheter un clavecin. Quand j'ai découvert le Mietke, j'ai essayé de me faire prêter de l'argent par les banques. Elles ont toutes refusé. On m'a dit que je ne donnais pas suffisamment de garanties, qu'en tant qu'étudiante avec un permis B, je pouvais disparaître du jour au lendemain sans laisser de traces.» Irina contacte également les principales fondations culturelles de la région. Sans succès. «L'une d'elles m'a donné 500 francs, et je l'en remercie. C'est un encouragement.» Tout en multipliant les démarches, la claveciniste donne des leçons, travaille. Elle lave des voitures. «Je n'ai rien trouvé d'autre qui soit aussi bien payé…» Le lavage de voitures est même devenu une filière auprès des étudiants en musique ancienne. «Il paraît que nous sommes très soigneux, voire méticuleux. La musique, c'est l'art de la précision», s'amuse Irina Makarova.

En attendant d'avoir son propre instrument, Irina Makarova s'exerce sur les clavecins du Centre de musique ancienne de Genève. «Il n'y en a que deux, et je n'y ai accès qu'à partir de 20 h 30 – quand ils ne sont pas déjà utilisés par des étudiants du Centre.» Pendant la première quinzaine de mars, elle s'apprête à relaver un paquet de voitures. Mais cet effort de la dernière chance risque de ne pas suffire. Il lui manque toujours 5000 francs. Le 28 février, c'est dans quatre jours.