Se souvenir d'un regard, le décrire avec le désir de frôler l'essentiel, s'en emparer pour communiquer sa propre fascination est une tentation terrible à laquelle on voudrait résister. Mais avec Noemi Lapzeson, on a beau chercher, on ne peut y échapper, à ce regard. Ses yeux vous happent, leur transparence vous emporte, au point qu'en les fixant tout apparaît de façon limpide, évidente, paisible. Si la vie, les passions et les combats de la chorégraphe ne se lisent pas dans ses iris si clairs, ils se devinent. Le temps qui passe, la sérénité qui vient, aussi.

Rien que son nom – Noemi Lapzeson – évoque plusieurs continents, différents océans. A Genève, tout le monde la connaît comme «La chorégraphe argentine qui a dansé chez Martha Graham». Mais pourquoi étiqueter les gens ainsi, surtout lorsqu'ils passent leur vie à forger leur propre identité, leur propre langage? Oui, la dame de la danse contemporaine est née en Argentine. Oui, elle a dansé dix ans chez une autre dame, Martha Graham, la mère de la danse moderne. Mais celle qui aime se promener dans les jardins, plonger dans la mythologie grecque a aussi du sang russe dans ses veines, par ses grands-parents. Latine, elle n'en est pas moins new-yorkaise, londonienne, genevoise. «J'ai toujours été une étrangère partout», lâche-t-elle dans un sourire entendu.

Etrangère, elle a commencé à l'être à l'âge de 16 ans. Lorsque les petites filles vont encore à l'école, elle, elle quitte Buenos Aires et s'installe à New York. Nous sommes en 1956. La Grande Pomme danse à plein régime. Noemi Lapzeson grignote tout ce qu'elle peut. Elle est inscrite à la Julliard School et prend des cours avec des inconnus appelés Cunningham, Limón, Nikolaïs. Elle n'a pas 20 ans lorsqu'elle entre dans la compagnie Martha Graham. Et elle y restera dix ans et raconte qu'il lui faudra une autre décennie pour se retrouver et se détacher de la chorégraphe mère et «tyran». Pour se construire, elle ira à Londres créer la London contempary dance Company and School. Elle danse, bien sûr, elle chorégraphie et enseigne. Trois activités inséparables.

«Je n'ai pas de nostalgie de cette période. Je considère que cela a été une chance magnifique de me trouver à cet endroit-là à ce moment-là. Il y avait un foisonnement incroyable, des échanges entre tous les arts plastiques, musicaux, littéraires et chorégraphiques», se souvient-elle. Mais la chorégraphe avoue un paradoxe: «J'adore New York, cette ville m'a énormément apporté, mais en même temps j'ai horreur de la culture américaine.»

Comment cette femme emportée dans la vague de la danse moderne des années 60 et 70 a-t-elle un beau jour débarqué dans la petite ville de Genève? «C'est très simple: j'ai eu une petite fille. Son père étant Suisse, je suis venue dans ce pays. On aurait pu aller à Bâle, mais je ne voulais pas vivre dans cette ville. Je suis arrivée à Genève dans le cadre d'un stage de danse. C'était l'été, la ville était magnifique. Et je me suis installée. Mais sans penser aux hivers…»

En 1980, à Genève, Noemi trouve «un désert chorégraphique». Dans le domaine de la danse contemporaine, il y a bien quelques danseurs ici ou là, mais aucune compagnie indépendante, aucune structure. «Je le dis souvent: Genève a vingt ans de retard. Le public suisse a même un regard du XIXe siècle. L'art chorégraphique est complètement méconnu. En France, en Allemagne, en Angleterre, les chorégraphes sont considérés comme les égaux des metteurs en scène ou des cinéastes. Joseph Nadj est mis sur le même plan que Luc Bondy, par exemple. Ici, on croirait que ce métier n'existe pas.»

Si ces quinze dernières années, la danse contemporaine a connu une extraordinaire explosion en Suisse, Noemi Lapzeson estime que «c'est un parcours normal». Jamais complètement satisfaite, elle précise, après un long silence: «On ne peut pas aborder et apprécier la danse contemporaine comme ça, du jour au lendemain. Cela demande un apprentissage. Comme on ne parle pas une langue sans en avoir appris le vocabulaire, on n'accède pas à l'art contemporain sans certaines références. C'est délicat ce que je dis là. Il ne s'agit pas de déclarer «tant pis pour ceux qui ne comprennent pas». Il s'agit plutôt d'aider, de donner des moyens aux gens d'appréhender ce langage. Trop souvent, on confond art populaire et art tout court. L'art populaire a une force superbe et remplit un rôle important. Mais on ne fait pas du populisme avec l'art.»

Depuis qu'elle vit à Genève, Noemi Lapzeson a imaginé plus d'une vingtaine de pièces. Avec à l'esprit, toujours le même souci: amener les gens à réfléchir, dépasser le quotidien, chercher l'essentiel. De «Medea Medea» à sa dernière création «Géométrie du hasard»*, en passant par «Amours Baroques», elle s'engage toujours avec des artistes de la région, qu'ils soient musiciens, écrivains, réalisateurs ou danseurs. Ces derniers, en Suisse, ont d'ailleurs tous pris un jour des cours avec elle. Ils savent qu'elle a elle-même quelque chose de «grahamien», exigeante et parfois même possessive, comme le sont les mères.

Mais à 57 ans, Noemi Lapzeson aime faire croire qu'elle pourrait être votre grand-mère. Elle exagère, bien sûr. Elle sait juste que la danseuse qui est en elle dansera moins, parce que son corps est devenu de plus en plus douloureux. Et puis, le monde lui semble aller si vite. «C'est clair que j'appartiens à ma période, ce que j'ai vécu dans les années 60 a défini ma vision. Parfois je me trouve à côté de la plaque. Je me sens tellement peu concernée par la mondialisation et par Internet! Enfant, je ne connaissais pas la télévision. J'ai grandi sans elle. Ça a dû faire quelque chose de spécial dans la tête…» Et le gris de ses yeux sourit. A l'infini.

Avec «Géométrie du hasard», Noemi Lapzeson se penche aujourd'hui sur le parcours de sa vie, elle plonge dans les mythes, le Minotaure, Thésée, le Labyrinthe, ce fameux labyrinthe que nous parcourons tous. Elle avait bien écrit: «Avec le temps qui passe, ou plutôt avec l'âge, on devient plus observateur que volontaire, plus méditatif qu'actif. On est réceptacle, et non plus guerrier.»

*«Géométrie du hasard», Théâtre du Grütli à Genève du 21 avril au 2 mai (loc. 022/328 98 78). Tournée à Berne du 16 au 20 mai, à Bâle du 4 au 6 juin.