Le «K», le «W», et le «Y» font leur entrée officielle dans les dictionnaires portugais. Ainsi, on n'écrira plus «ioga», mais «yoga». En vertu de l'accord orthographique ratifié par le parlement de Lisbonne le 16 mai dernier, l'alphabet contiendra désormais 26 lettres, et non plus 23. Subsidiairement, l'usage du trait d'union sera simplifié, le rôle des majuscules sera précisé, et quelques syllabes muettes, ainsi que des accents circonflexes, vont disparaître.

Une formalité? Pas vraiment. Les changements vont concerner 2,1% du vocabulaire portugais, soit 1,6% du portugais du Portugal (1500 termes), et 0,5% de sa variante brésilienne (500 mots).

L'accord est déjà ancien. Il a été élaboré en 1990 par l'Académie des sciences de Lisbonne et celle des lettres du Brésil. Mais sa ratification a beaucoup tardé. Le Portugal n'est que le quatrième pays à s'y résoudre, après le Brésil, São Tomé et Príncipe et le Cap-Vert. Surtout, il aura lui-même mis 18 années à sauter le pas. Pas facile pour une ancienne puissance mondiale, fière de sa culture, de réformer une langue qui constitue le cœur de son identité. Et d'accepter de s'aligner la plupart du temps sur la pratique de ses anciennes colonies.

L'un des farouches opposants à l'accord, l'écrivain et eurodéputé Vasco Graça Moura, a réussi à rallier derrière lui 33000 signataires d'une pétition en forme de «manifeste pour la défense de la langue portugaise». Mais la revendication d'une identité présentée comme multiséculaire et le discours sur les menaces qui pèseraient sur elle mettent mal à l'aise.

Une population vingt fois plus nombreuse

«Paternalisme», juge Carlos Reis, président de l'Université ouverte, établissement d'enseignement à distance. «Tout ceci est porté par un préjugé contre le Brésil, le refus d'admettre que ce grand pays est une nation culturellement indépendante, qui n'est plus le vassal du Portugal.»

Au débat «idéologique» se superpose un enjeu politique. Lisbonne estime que seule une unification de la langue portugaise peut donner de la visibilité à l'univers lusophone. Comment ce dernier pourrait-il s'affirmer au sein d'institutions comme l'ONU, l'Union européenne ou encore l'Organisation de l'unité africaine s'il ne rédige pas de façon unitaire ses documents? Or le Portugal, avec ses 10 millions d'habitants, ne peut pas prétendre imposer ses vues au Brésil, dont la population est vingt fois plus nombreuse.

La prégnance de l'Etat dans le débat est aussi discutée. Si elle est ancienne (le premier accord orthographique du portugais date de 1911) et si elle a été encouragée sous la dictature de Salazar (1932-1970), elle est contestée aujourd'hui par des chercheurs et des enseignants qui se disent bafoués. Ces cercles rappellent que l'anglais n'a pas eu besoin d'un accord sur sa graphie pour devenir langue internationale. Et que ni la France, ni l'Espagne ne se sont risquées à légiférer. «Il faut discuter de ces questions-là où s'exerce la science, dans les universités, et non pas là où se trame la politique», argumente la linguiste Manuela Ambar.

Les autorités portugaises se sont engagées à faire appliquer l'accord d'ici à six ans.