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Poulpe: un monstre devenu superstar

Autrefois, il inspirait une horreur absolue. Aujourd’hui, on célèbre son intelligence, on s’en inspire pour créer des robots – et on le mange de plus en plus

Comment fait un poulpe pour ne pas s’emmêler les tentacules? Non, attendez, ce n’est pas une blague, c’est de la science: une étude parue jeudi dans la revue Current Biology explique pourquoi les ventouses de l’animal, qui en principe adhèrent absolument à tout, ne vont pas se coller à la peau du poulpe lui-même lorsque celui-ci se met en mouvement – ce qui serait fâcheux. Lisez la réponse dans le complément ci-contre. Relevons, pour commencer, que le céphalopode à huit bras est aujourd’hui à la fois une des créatures les plus stupéfiantes que la science puisse étudier, une bête dont la cote d’amour ne fait que croître et une étoile montante de la gastronomie. Poulpe superstar. Poulpe forever? Pas tout à fait. La brièveté programmée de son espérance de vie (six mois à cinq ans selon les espèces) est une des caractéristiques les plus déconcertantes de la créature. Une courte explosion d’intelligence, de beauté, de grâce, de sensualité, même – et puis s’en va.

Dans notre culture, le poulpe revient pourtant de loin. Souvenir: enfants, nous le voyions apparaître, gigantesque et terrifiant, à travers les vitres du Nautilus et s’attaquer au capitaine Nemo, qui en venait à bout au corps-à-corps, à coups de hache et de harpons. Cet étrangleur visqueux était alors, grosso modo, la pire créature que l’on pouvait imaginer: l’horreur absolue.

Dans nos lectures vint ensuite l’épouvante envoûtante de H. P. Lovecraft et de son dieu en chef, Cthulhu, hideux au-delà du dicible et doté d’une tête de poulpe, reliquat putride d’un monde perdu. Résonances ethnographiques: «Selon la mythologie hawaïenne, le poulpe est le seul vestige vivant des incarnations antérieures du monde», écrit la journaliste scientifique Katherine Harmon Courage, auteure du blog Octopus Chronicles sur le site du magazine Scientific American et du livre Octopus! The Most Mysterious Creature in the Sea*. Au rayon monstruosités, la série télé italienne La Piovra (La Mafia en VF, 1984-2003) acheva de plier l’affaire, scellant une analogie entre l’animal tentaculaire et le crime organisé que James Bond avait déjà exploré en combattant le SPECTRE, réseau mégalomane à l’enseigne d’une pieuvre noire, et en rencontrant la cheffe contrebandière Octopussy.

Et aujourd’hui? Les derniers échos de la pieuvre en tant que monstre affleurent dans Pirates des Caraïbes (2003-2011), quadrilogie de films à l’imagerie rétro. Pour le reste, on nage en pleine idylle avec des poulpes qui font désormais l’objet de tous nos élans. Tous. Affectifs, cognitifs, gustatifs, sexuels… Mélange des genres: on ne mange guère, en général, les animaux dont on célèbre l’intelligence: pas de bonobo ou de dauphin dans nos assiettes. Mais le poulpe? Trop chou, trop malin, trop bon… Quant aux évocations d’un contact sexuel entre les humains et le monde animal, elles nous renvoient en général aux abysses de la zoophilie. Mais avec le poulpe, de la gravure japonaise Le Rêve de la femme du pêcheur aux emmêlements para-érotiques qui déteignent sur la photographie d’art ou de mode, on dirait que ça passe. Le poulpe fait exception.

Le changement est flagrant au rayon alimentation. Il n’y a pas si longtemps encore, l’animal s’associait – si tant est qu’on en mangeait – au voyage en Grèce, aux Antilles, aux restaurants de spécialités ligures ou galiciennes, aux sushis. Le voilà désormais dans tous nos supermarchés. «Depuis quelques années, nous constatons une augmentation constante de la demande. Nous avons donc introduit plusieurs nouveaux produits à base de poulpe: aujourd’hui, nous en proposons neuf», confirme Elle Steinbrecher, porte-parole de Manor. «Les ventes montent régulièrement, surtout depuis 2011. L’augmentation se constate dans toute la Suisse, mais elle est significativement plus élevée en Suisse romande et au Tessin», lui fait écho Urs Meier, porte-parole de Coop, qui souligne que «l’approvisionnement se fait exclusivement auprès de sources agréées par le WWF». Dans les restaurants aussi, le poulpe a entre-temps débordé son rôle de spécialité régionale. «Autour de 2011, j’ai commencé à le voir sur toutes les cartes. Je vivais alors à New York. Une des premières fois où je l’ai remarqué, je mangeais dans un restaurant suisse. Et il y avait un plat de poulpes…», raconte Katherine Harmon Courage au téléphone.

Comment s’explique notre changement d’attitude? «C’est lié au développement de la compréhension de l’océan, qui a cessé d’être seulement un vaste endroit terrifiant. Les explorateurs à la Jacques-Yves Cousteau et les scientifiques ont contribué à dissiper l’effroi lié à l’océan, le convertissant en un lieu d’émerveillement», répond l’auteure. Processus d’apprivoisement culturel: «Ce n’est pas la même chose d’être chez soi à regarder un documentaire océanographique ou d’être un matelot du XIXe siècle au milieu d’une mer pleine de dangers…»

La science a également été la principale alliée du poulpe dans sa montée vers la popularité: «C’est une créature qui a tellement de choses à nous apprendre», souligne Katherine Harmon Courage (lire ci-dessous). Cet apprentissage est en cours. Des scientifiques et bioroboticiens de six pays (dont la Suisse, via l’Université de Zurich) réunis à Livourne, sur la mer Ligure, travaillent depuis 2009 à la création d’un poulpe artificiel dans le cadre du projet Octopus. «Jusqu’ici, nos robots ont toujours été plutôt raides aux jointures. C’est un pas décisif un robot au corps tout mou.» Avec ce softbot, le poulpe et les humains auront enfin une descendance commune.

* blogs.scientificamerican.com/octopus-chronicles. Le livre est paru aux Editions Current en octobre 2013.

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