La Ligne rouge arrête net le déroulé inexorable du quotidien. Un cinéma en liberté, expérience unique à Hollywood, qui embrasse l'âme des hommes, leurs rêves de paradis, et qui leur dit: voilà ce qui te hante. Terrence Malick s'ébroue, parfois pastoral et naïf, dans la générosité et la langueur. Il confronte l'harmonie de la nature à la sauvagerie d'êtres humains que la fraternité ne sauvera pas. Après Le Soldat Ryan, une sorte de déromantisation de la Seconde Guerre mondiale continue. Pourtant, au contraire de Spielberg, Malick refuse toute réconciliation.

Sur l'île de Guadalcanal, le soldat Witt, jeune héros parmi les huit personnages qui dominent le récit, est un Dormeur du val éveillé, errant, fantôme entre les rafales, écarquillé devant la végétation, les animaux et les autochtones. Cette beauté est sa bouée. C'est également celle de Malick. Contre tout courant actuel, le réalisateur garde la foi en sa propre poétique. Les longs plans de coupe sur la souveraine nature ponctuent une action suivie, au comble du drame, comme une course au lièvre. L'action, et elle uniquement, révèle les tempéraments.

Et – miracle – tout finit par converger comme les rayons de soleil à travers une loupe, jusqu'à l'incandescence. Jusqu'à l'évidence: face à La Ligne rouge, il semble soudain douteux que nous voyions jamais un film décrivant mieux un fait d'armes harassant; ou une direction plus intelligente de jeunes comédiens et de stars placés sur un même pied; ou une exploitation plus juste des lieux de tournage; ou un équilibre plus judicieux dans le travail parfait de la caméra. Oui, la caméra est toujours là où elle doit être, sans écraser son sujet. En laissant l'air frais, la lumière limpide, la vigueur et la liberté irriguer le film et casser toute précipitation, La Ligne rouge devient un film visuellement des plus vivant. Avec cette admirable souplesse, ce contrôle et cette agilité absolus dans chaque succession de plans, Malick fait comprendre que sa rareté n'est pas qu'une question d'absence.

T. J.