La jeunesse chinoise des grands centres urbains consomme sur le modèle occidental et voyage de plus en plus à l'étranger. Dans la foulée des réformes engagées par Deng Xiaoping il y a vingt-cinq ans, ses mœurs se mondialisent. «L'ultra-individualisme, l'hédonisme et le culte de l'argent influencent nos jeunes, juge Wang Wei, un haut responsable de la Commission nationale du développement et de la réforme. Ils ont oublié le combat pour la libération nationale, la lutte anti-impérialiste, anticapitaliste, anti-féodale et l'esprit de sacrifice des chefs historiques du Parti communiste. Nous devons innover pour renforcer le patriotisme.»

La solution? Le «tourisme rouge». Plutôt que de rêver de New York, Paris ou Bangkok, le Parti communiste invite les nouveaux cols blancs à découvrir les terres les plus reculées de Chine, à la découverte des anciennes bases de la révolution. Dans les montagnes du Guizhou, les cadres d'entreprises chinoises ou étrangères pourront refaire une partie du parcours de la Longue Marche. Au Hunan, les étudiants des universités suivront les traces des gardes rouges et, dans les plateaux de lœss du Shaanxi, les citadins goûteront à la poussière de Yan'an, l'ancien QG de la lutte anti-japonaise.

En tout, une centaine de sites «rouges» sont inscrits au programme de ces lieux de mémoire inaugurés par la création du Parti communiste à Shanghai en 1921 et qui se clôt avec la proclamation de la République populaire en 1949 à Tiananmen. La promotion du tourisme rouge par les plus grandes agences de voyages du pays débute avec l'arrivée du printemps. L'opération, tel un plan quinquennal, s'achèvera en 2010.

Sur les sites internet officiels comme redtravel.cn ou xibaipo.com, la couleur est résolument rouge et Mao Tsé-toung anime la page d'accueil. Le Département de la propagande et les Jeunesses communistes, «sponsors» des sites, proposent des «expositions de reliques de Mao» comme on vendrait ailleurs du sable blanc d'une plage thaïlandaise. A Pékin, certains programmes radio ciblent les propriétaires de voitures – classes supérieures – pour des «rallyes rouges».

Après les pauvres, les riches seraient-ils gagnés par une nostalgie révolutionnaire? N'est-il pas surprenant d'envoyer des entrepreneurs privés sur les hauts lieux supposés de la lutte anticapitaliste? «La demande vient des masses», assure Wang Wei: «Nous sommes dans la phase initiale du socialisme dont la priorité est le développement économique. Dans ce contexte, nous ne pouvons pas exclure les capitalistes traditionnels.»

La contradiction n'est toutefois qu'apparente puisque, dans le vocabulaire actuel du parti, la révolution est en réalité la lutte pour la libération nationale et non plus un combat social. Il ne s'agit pas de restaurer l'égalité mais de soutenir la cohésion ethnique, l'unité nationale et son agent incontournable, le Parti communiste, face à la compétition internationale. Ce tourisme rouge reprend en partie les «bases d'éducation patriotique» destinées en priorité aux écoliers depuis une dizaine d'années.

L'opération se calquera en outre cette année sur les festivités du 60e anniversaire de la «victoire de la lutte anti-japonaise». L'an prochain, ce sera le 70e anniversaire de la Longue Marche. On peut prévoir, pour 2007, un tourisme tourné vers la commémoration du 70e anniversaire du massacre de Nankin perpétré par les troupes japonaises, l'un des symboles les plus prisés du nationalisme chinois. «Durant un siècle, la Chine a été envahie, brimée, humiliée, les jeunes Chinois ne doivent pas l'oublier», dit Wang Wei. Plutôt que les habituelles séries télévisées de propagande, le parti opte désormais pour une approche plus ludique, qui doit également profiter au développement économique de régions souvent très pauvres.