La première nuit de guerre, Charles l'a passée dans sa chambre, devant la télé. «De 1 heure du matin à sept heures», s'exclame-t-il. Il ne pouvait plus en détacher les yeux. Pourtant, ça lui faisait mal, ça l'oppressait, ça l'angoissait. «J'en ai parlé par la suite au major (le directeur, selon les grades internes à l'Armée du salut), et on a convenu que je devais faire attention. Maintenant, j'essaie d'éteindre à huit heures. D'ailleurs, si vous permettez, je vais faire une promenade. Il faut que j'oublie ça et que je me change les idées.»

Comme partout ailleurs, la guerre d'Irak a fait irruption parmi la centaine de pensionnaires du Centre-Espoir, que tient à Genève l'Armée du Salut. A l'instar de la plupart des personnes qui ont des troubles d'ordre psychique, Charles et ses compagnons sont plutôt centrés sur eux-mêmes, perdus dans des soliloques ou des réflexions dont l'interlocuteur ne saura rien. Mais dans les ateliers de poterie ou de vannerie organisés durant la journée, les conversations vont parfois bon train. «Moi, je préfère l'Armée du Salut à l'Armée de Bush!», rigole un autre pensionnaire en évoquant «la folie» de la guerre qu'il suit lui aussi à la télévision: «Ma maman me le disait souvent, tous les fous ne sont pas à l'asile.» «Non, ils sont aussi ici», plaisante quelqu'un du tac au tac.

Le directeur du Centre-Espoir, Daniel Gosteli, admet que cette période est un peu plus agitée que d'ordinaire. La faute à la guerre? Sans doute plutôt à sa coïncidence avec l'arrivée du printemps, toujours synonyme de plus grandes perturbations psychologiques. «Le changement de saison est associé à un renouveau, à une nouvelle vie et donc aussi à de nouveaux défis. Or les défis font souvent peur à nos pensionnaires.»

Aux urgences psychiatriques de l'hôpital, le nombre de consultations a aussi clairement augmenté. Mais aucun lien direct ne peut cependant être établi avec l'Irak, au point qu'Antonio Andreoli, médecin-chef de cette unité, se plaît à faire l'hypothèse inverse, en apparence paradoxale: «En général, la guerre guérit les malades», explique-t-il en faisant référence à ce que l'on a pu observer dans certaines villes ou régions en conflit, comme ce fut le cas à Sarajevo. Par instinct de survie, mais aussi parce que la folie peut alors devenir la règle, les névrosés «vont mieux» ou, du moins, ils se perdent plus facilement dans le paysage.

Actuellement, il est possible que la prédominance absolue de ce conflit ainsi que l'unanimisme qui l'entoure, puissent «soulager» certaines personnes. On se sent plus facilement partie d'un groupe dans ces conditions. Et il est bien plus aisé de supporter ses propres problèmes en les «plaquant» sur des causes extérieures.

Causes internes ou externes, privé et public, dedans et dehors… Le poids symbolique de la guerre a été si lourd que, parfois, la distinction ne se fait plus. Personne n'a appelé la Main Tendue pour parler exclusivement de la guerre contre l'Irak. Mais la question peut ressurgir brutalement. Comme chez cette femme qui a expliqué à l'oreille attentive qui l'écoutait à l'autre bout du téléphone: «Je souffre du bruit des missiles!» «Elle voulait dire que la guerre l'affectait personnellement. Même si cela se mêlait à d'autres problèmes d'ordre plus personnel», interprète-t-on à la Main Tendue.

«Les gens prennent tout cela très à cœur. Depuis une semaine, c'est récurrent dans toutes les conversations», confirme la pasteure Dominique Roulin, qui dirige notamment le Ministère Sida, un organisme qui s'occupe depuis quinze ans des personnes touchées par cette maladie. «Cette guerre, c'est comme une chape de plomb.» Puis, semblant montrer que «le modèle Sarajevo» ne s'applique pas ici et que la guerre ne guérit pas toujours les malades: «Il est plus difficile de s'imaginer un avenir quand tout semble noir autour de soi.»

Plan Vigipirate activé en France, missiles qui s'abattent sur les villes ou, parfois même, un soldat américain qui retourne ses armes contre ses propres camarades: lorsque le monde multiplie les signes aussi alarmants que disparates, tout apparaît encore plus angoissant pour celui qui est constamment préoccupé par des questions existentielles.

Dominique Roulin est particulièrement sévère contre le président américain et contre la manière dont «il s'est approprié le message théologique chrétien». Le rappel permanent de Dieu et le détournement de la foi à des fins meurtrières s'apparentent, selon elle, à «un vrai délire». «Si vous vous mettiez à tenir ce discours dans la rue, à justifier la guerre parce que Dieu vous l'a commandé, on vous conduirait directement à l'asile», résume la pasteure. Dans ces conditions, difficile de continuer de s'appuyer, pour la pratique quotidienne, sur la valeur rassurante de ce langage de foi.

Grillant cigarette sur cigarette, Dario profite des premiers rayons du soleil du matin, adossé au Centre-Espoir. L'Irak? Il est d'accord d'en parler, mais il ne faut pas s'approcher de lui et surtout pas le toucher. «Ces gens qui manifestent contre la guerre me dégoûtent, crie-t-il presque. La guerre, qu'est-ce qu'ils en connaissent? S'ils veulent l'arrêter, ils n'ont qu'à tous aller là-bas.» D'origine portugaise, Dario affirme la connaître, la guerre. Durant quatre ans, il a combattu en Guinée Bissau, vu mourir des amis, des enfants. «Les manifestants ne servent à rien. Ils me dégoûtent», répète-t-il encore et encore, comme enfermé dans un cauchemar.

Aux Hôpitaux universitaires de Genève, un autre service s'occupe aussi des personnes comme Dario, essentiellement des réfugiés ou des requérants, sur lesquelles la guerre actuelle «réactive» des traumatismes passés. «Un simple signe suffit parfois pour que tout le film de la guerre se remette en route, sans qu'on possède la moindre maîtrise», note le docteur Sophie Durieux. Une femme irakienne vient d'être hospitalisée. Elle ne supportait pas la résurgence du souvenir de la précédente guerre de 1991. Sans doute est-elle aussi minée par le sentiment de culpabilité, se sachant en sécurité tandis que des proches sont restés à Bagdad.

Les dunes du désert et les banlieues bombardées des villes irakiennes ont également fait leur apparition sur le divan des psychiatres genevois. Ces derniers jours, certains patients disent le caractère insoutenable, à leurs yeux, de ces visages d'enfants irakiens retransmises à toute heure par les télévisions. «Les gens dépressifs développent une intolérance à tout ce qui a trait à la souffrance. Ils ont peur de la violence, car ils sont très durs et violents avec eux-mêmes», explique Carlos Sanchez, psychiatre et psychothérapeute installé. Double mouvement qui, face à une même image, suscite tout à la fois l'intérêt pour l'autre, et un processus douloureux d'identification, un «retour sur soi» parfois tout bonnement insupportable. «Des patients m'expliquent que ces images leur projettent leur débâcle intérieure. C'est le miroir de leur propre état de dévastation.»

Si la guerre contre l'Irak n'avait pas été déclenchée, d'autres images réelles ou de fiction auraient, il est vrai, occupé certainement la place des chars d'assaut américains et des missiles Tomahawk. Depuis quelques années, le nombre de psychothérapies a explosé à Genève. Une évolution souvent mise en parallèle avec l'augmentation du chômage et de la précarité. «L'extérieur interagit différemment dans l'histoire de chacun.

C'est sur la relation entre l'extérieur et le monde interne de chacun que nous devons travailler», insiste Carlos Sanchez. Tous les chômeurs ne sont pas pour autant des dépressifs, souligne-t-il, comme tous les réfugiés irakiens ou bosniaques ne sont pas des traumatisés. Mais tous, aujourd'hui, sont accaparés par une guerre d'une proximité effrayante et d'une omniprésence rare. Or, parole de psychiatre, «la première victime de la guerre, c'est la conscience».