C'est une coïncidence, l'un des hasards de l'histoire qui compressent le temps et l'espace en un point unique. A plus de deux siècles de distance, deux machines aussi aériennes que pionnières, toutes deux des parangons de la conquête de l'air, et de la physique, se sont écrasées sur un bourg de la plaine parisienne: Gonesse. Les accidents ont chacun été suivis de mesures de sécurité, pour que de tels événements ne se reproduisent plus. Le rapprochement s'arrête là. Le premier fait, le 27 août 1783, n'a engendré qu'un grand désordre, doublé d'une peur intense. Le second, le 25 juillet 2000, a provoqué une tragédie: la mort de 104 personnes.

Le début de la conquête du ciel est l'envol du ballon à air chaud des frères Montgolfier, à Annonay, en Ardèche. Le 4 juin 1783, la machine «diostatique et aérostatique», sans équipage, s'élève en 10 minutes à une altitude de 1000 mètres. Elle retombe sans encombre dans une vigne, à 3 km de son point d'envol. Quelques gazettes relatent l'exploit, le roi est mis au courant, mais la nouvelle reste inconnue du grand public.

Pendant ce temps, à Paris, Alexandre Charles enrage. Il est un physicien renommé. Ses cours sont largement suivis, entre autres par Benjamin Franklin. Charles dit avoir eu l'idée d'un ballon plus léger que l'air avant les Montgolfier. Peine perdue, le 4 juin l'histoire est dite. Le professeur s'entête. Il veut tirer profit d'un gaz baptisé peu auparavant «hydrogène» par Lavoisier. Sa tentative sera avant tout une expérience de physique.

Alexandre Charles lève des fonds publics, s'allie à deux industriels parisiens, les frères Robert, qui ont mis au point un «vernis à caoutchouc». Le procédé permet de mieux étanchéifier les tissus. En juillet 1783, l'assemblage d'un ballon en soie vernie commence dans l'atelier des Robert. Le globe sphérique a un diamètre de quatre mètres. Il s'agit de produire plus de 40 m3 d'hydrogène, exploit qui n'a jamais été réalisé. Un tonneau de limaille est bourré de limaille de fer, d'acide sulfurique et d'eau. Un tuyau de cuir amène le gaz au ballon.

Le 20 août, la sphère se met à gonfler. Son sommet émerge bientôt de la cour. La curiosité est telle que des archers doivent contenir la foule. Des marchands, sentant la frénésie croissante des Parisiens, vendent à tout vent des ballons en baudruche, pour quelques sous. Le 26 août, l'aérostat, attaché à des cordes, s'élève pour un essai à une trentaine de mètres. Dans la nuit suivante, l'engin gonflé est transporté au Champ-de-Mars. Un témoin, cité par l'historien Claude Manceron dans «Le bon plaisir» (Robert Laffont), note: «Les cochers de fiacre qui se trouvèrent sur la route en furent si frappés que leur premier mouvement fut d'arrêter leurs voitures et de se prosterner humblement, chapeau bas, pendant tout le temps qu'on défilait devant eux.»

La cérémonie laïque, selon les termes de Claude Manceron, prend une ampleur étonnante au matin du 27 août. Cent mille personnes affluent au Champ-de-Mars. L'entrée coûte un écu. Etienne Montgolfier est refoulé. Il n'a pas de ticket, personne à l'entrée ne sait qui il est. A 17 heures, le ballon à hydrogène sans équipage est lâché. Les savants placés sur les tours des plus hauts bâtiments, dont Notre-Dame, ont à peine le temps de l'apercevoir. Le globe s'élève à une telle vitesse qu'il atteint plus de 1000 mètres en deux minutes. Il disparaît dans les nuages, réapparaît, s'éclipse à nouveau. Il se met à pleuvoir. La foule est stupéfaite par le spectacle: un corps parti du sol voyage dans l'es-

pace.

Un vent violent pousse le ballon en direction du nord. L'ascension est rapide, la pression de l'hydrogène n'est pas contrôlée par une soupape: la sphère se déchire. Les courants ascendants la maintiennent en l'air. Au bout de trois quarts d'heure, elle se rapproche du sol, survole le Bourget, d'Aunay, Villepinte, La Pierre-Fite. Non prévenus, les campagnards s'inquiètent à la vue du monstre volant. Lequel s'écrase au milieu du bourg de Gonesse, alors connu pour son pain de qualité et sa fabrique de draps. Les mille cinq cents habitants sont terrorisés. Ils s'emparent de fourches, de bêches ou de fusils, mais hésitent. Le curé est chargé de s'approcher de la bête palpitante, sifflante et puante. Paniqué, armé de son seul goupillon, le prêtre avance d'arbre en arbre. Il n'ose pas arroser le ballon d'eau bénite. Un chasseur tire des chevrotines. Les couinements de la chose encore innommée sont tels que tout le monde s'aplatit en récitant l'acte de contrition. Or c'est le ballon qui s'aplatit le plus. L'animal est vaincu. C'est la curée. La soie caoutchoutée est lacérée, quelques lambeaux sont attachés à la queue d'un cheval.

Alexandre Charles n'apprendra le sort de son invention que le lendemain. Pour prévenir une autre peur collective, les autorités impriment en vitesse une affiche, comme un bulletin scientifique à l'usage de tous les Français (voir ci-contre). Fin août, peu après le crash du ballon à Gonesse, un ami de Benjamin Franklin lui pose une question: «Mais enfin, à quoi servent les ballons?» Le savant et politicien rétorque: «A quoi sert l'enfant qui vient de naître?»

Le 19 septembre de la même année, des animaux (un mouton, un coq, un canard) voyagent avec succès dans une montgolfière. Le 21 novembre, un ballon à air chaud emporte Pilâtre de Rozier et le marquis d'Arlandes sur 8 km. Le 1er décembre, Charles et Robert atteignent 3500 mètres d'altitude sous leur aérostat à hydrogène. Ainsi de suite, jusqu'aux frères Wright, à Blériot, au mur du son. Au Concorde.