Elles s’occupent des enfants des autres, nettoient les salons feutrés, remplissent les frigos étincelants. Efficaces et inaudibles. Ces femmes de ménage et employées de maison des pays développés, où les inégalités se creusent au fil des années, sont au centre de l’ouvrage Premières de corvée (Ed. LGM) du journaliste français Timothée de Rauglaudre. Pied de nez à Emmanuel Macron et à ses «premiers de cordée», le livre met en lumière «la lutte des classes à domicile» qui s’engage une fois que se referment les portes des beaux appartements.

Lui-même élevé au sein du «1% des plus riches» de France, entre le parquet luisant du foyer parisien et les maisons secondaires en bord de mer, il raconte son rapport à la Marocaine qu’il appelait «Tata». Plongeant dans l’indifférence, bien souvent, qui entoure ces domestiques, il relaie aussi leurs combats et leurs rêves avortés. Un texte engagé, qui mêle récit à la première personne et entretiens avec Mariam, Malini, Fatou, Eugénia… pour retracer l’histoire de l’économie à laquelle elles participent, et rappeler que rares sont ceux qui se mobilisent pour leurs droits.

Selon l’Organisation internationale du travail, 80% des travailleurs domestiques en Europe sont des femmes, par ailleurs souvent immigrées et vivant sous le seuil de pauvreté. 

Le Temps: Dans «Premières de corvée», vous évoquez votre enfance bourgeoise, et Souad, la domestique marocaine qui vous a élevé et à qui vous dédiez votre livre. Cette relation est-elle à l’origine de ce projet?

Timothée de Rauglaudre: L’élément déclencheur n’est pas directement lié à Souad. Lors d’un reportage en école de journalisme, j’ai fait la rencontre de Rahma, une femme de ménage qui souffre du syndrome du canal carpien. Une «maladie de femme de ménage» qui compresse le nerf d’un poignet et l’a forcée à arrêter de travailler. Quelques mois après ce reportage, ma mère m’a annoncé que Souad partait à la retraite. Je me suis rendu compte que je ne connaissais rien de son parcours de vie. Je m’intéresse beaucoup aux questions liées à la pauvreté, au sexisme et au racisme. Dans mon milieu social d’origine, des femmes qui travaillent pour des familles bourgeoises regroupent toutes ces inégalités. Le but de ce livre est de rendre visibles les femmes domestiques.

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Pourquoi parlez-vous de «luttes des classes à domicile» pour définir les rapports employeurs-employées?

J’ai repris l’expression d’une journaliste du Figaro qui analysait un fait divers aux Etats-Unis: une domestique a assassiné les enfants d’une riche famille dont elle s’occupait. Un fait divers américain dont l’auteure Leïla Slimani s’est inspirée pour Chanson douce. Cette expression montre que même au sein du domicile et de l’espace familial un rapport de pouvoir s’établit. Les domestiques sont dans un rapport inégal face à leur employeur. Isolées, elles se syndicalisent peu et vivent sous le seuil de pauvreté.

Vous demandez souvent à vos interlocutrices si le métier de domestique est choisi ou subi…

C’est une question centrale pour moi. Il y a un paradoxe dans la manière dont les domestiques parlent de leur métier. Elles sont tiraillées entre le lien intime qu’elles créent avec la famille et la pénibilité de leur travail. Elles reconnaissent qu’elles ont «choisi» ce métier car elles n’avaient pas le choix. Beaucoup sont arrivées en Europe avec un visa de touriste et devaient trouver rapidement un emploi, payer un loyer, envoyer de l’argent à leur famille. Elles sont nombreuses à m’avoir confié qu’elles auraient aimé poursuivre leurs études, devenir avocate ou médecin. Une partie des femmes migrantes n’ont pas eu le choix de leur destin, elles ont été privées de leurs rêves.

Vous écrivez que ces «premières de corvée» forment le nouveau prolétariat féminin. Reprochez-vous aux associations féministes d’avoir ignoré ces femmes précaires dans leur lutte?

Je critique plutôt le courant dominant du féminisme. Au début des années 1960, il y avait différents courants féministes qui luttaient pour la justice sociale. Aujourd’hui, comme l’explique la philosophe Nancy Fraser, le courant qui l’a emporté est allié au capitalisme. Ce féminisme dominant met en avant l’émancipation des femmes, souvent blanches et bourgeoises. Mais l’on oublie que cette ascension a été permise par le fait qu’elles ont relégué leurs tâches domestiques à d’autres femmes, ce qui a accéléré l’émergence d’une nouvelle classe prolétaire. Même dans un livre aussi féministe que King Kong Théorie de Virginie Despentes, les femmes domestiques sont invisibles.

Dans le contexte international actuel, ces conditions de travail peuvent-elles évoluer?

La question du travail domestique concentre d’autres problématiques, comme l’intégration des étrangers, l’usage de produits chimiques pour le nettoyage et l’injustice sociale. Au vu des politiques migratoires actuelles et des dérives du capitalisme, on pourrait être fataliste. Mais beaucoup d’acteurs politiques peuvent se reconnaître dans ce combat et lutter pour que la convention 189 de l’Organisation internationale du travail – qui garantit des droits des travailleurs domestiques [que seuls 25 pays au monde, dont la Suisse, ont ratifié, mais pas la France, ni l’Espagne ou le Luxembourg, ndlr] – soit appliquée partout en Europe.



Timothée de Rauglaudre - «Premières de corvée», LGM éditions, 122 p.