Dans cette série d’articles, les urbanistes et architectes Ariane Widmer, Bruno Marchand et Charles Kleiber s’interrogent et interrogent leurs pairs avec à l’esprit la transition écologique et notre rapport au vivant.

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Les animaux s’urbanisent. On ne parle pas ici de chiens ni de chats, mais d’espèces sauvages. Il ne s’agit pas non plus, évidemment, d’insectes, d’oiseaux ou de rongeurs – ceux-là sont des citadins dans l’âme depuis longtemps. Il est question plutôt de sangliers, cerfs, fouines, serpents et même de pumas, éléphants, ours, singes, voire de loups. De véritables animaux sauvages. Les animaux qui alimentent autant l’émerveillement que la peur, qui hantent les imaginaires comme les récits mythiques. Leur présence, aussi soudaine que surprenante, oblige les humains à revoir leurs certitudes, à descendre de l’Olympe. La ville qui s’est constituée en se séparant de la nature, du sauvage, du bestial doit réapprendre à vivre avec. Mais comment?

Est-ce que la ville pourrait véritablement devenir une arche de Noé, comme vous l’avancez dans votre livre «Zoocities»? Comment voyez-vous l’avenir de l’animal en ville?

L’expérience du confinement nous a permis de percevoir des animaux sauvages en des lieux où l’on ne s’attendait pas à les trouver. Ça a été comme un révélateur de la nature en ville dont on croit habituellement qu’elle n’a pas droit de cité. De là, un sentiment de joyeuse surprise que les médias ont fortement relayé. S’émerveiller de canards déambulant sur le parvis de la Comédie-Française à Paris, alors qu’ils barbotent habituellement à deux pas dans la Seine, à côté de l’île Saint-Louis, témoigne d’une sorte de respiration face à un monde urbain contraignant et fortement normé.

Quant à la question de savoir s’il y aura de plus en plus d’animaux sauvages dans les villes, il est clair que la destruction massive des milieux naturels environnant les centres urbains, qui ne cessent de s’étendre, pousse les animaux à s’y réfugier. Par exemple, les kangourous en Australie, qui ont du mal à trouver de l’herbe dans le bush, entrent en ville pour se nourrir. Mais il y a aussi le fait que les humains, eux aussi chassés de leur milieu naturel, forment, dans les zones urbaines où ils s’entassent, des habitats insalubres dont de nombreux animaux font leur affaire. Il faut rappeler qu’environ 2 milliards et demi d’humains vivent actuellement dans des bidonvilles. Lorsque l’eau stagne, que les déchets s’entassent, que les décharges à ciel ouvert s’accumulent, les rats, les moustiques, certains singes ou les goélands intègrent les humains dans leur nouvel écosystème et prolifèrent.

Revoir la galerie photo: Les humains confinés, les animaux s’enhardissent

Avec la transition écologique, est-il imaginable que les animaux sauvages reviennent encore davantage en milieu urbain?

Oui et non. D’un côté, on peut imaginer un grand retournement avec des zones naturelles dénaturées et certaines zones urbaines «vertes», écologisées, où l’eau et la nourriture, et par conséquent les animaux sauvages, abondent. La dépollution d’un cours d’eau urbain est propice au retour de nombreuses espèces. D’un autre côté, plus les villes seront «écologiques», c’est-à-dire indépendantes en termes d’énergie, de matériaux, de nourriture, etc., moins elles imposeront l’exploitation, voire la colonisation, des campagnes, plus les environnements naturels seront préservés et plus les animaux pourront y rester ou y retourner.

A l’heure actuelle, les villes ne produisent quasiment rien de ce qu’elles consomment et rejettent tous leurs déchets vers l’extérieur. L’évolution des villes vers des formes d’autosuffisance est indispensable au virage écologique qu’il est urgent de prendre aujourd’hui. C’est par la ville, non par les zones rurales, qu’il convient de commencer: mettre en place des formes mixtes et souples de complémentarité, des circuits courts d’approvisionnement et de recyclage, privilégier la réutilisation des matériaux, planter des arbres fruitiers et créer des jardins partagés partout où c’est possible, etc. Ce serait alors transformer la ville en cité.

Qu’est-ce qui les différencie?

J’ai proposé ce vocabulaire pour distinguer la ville historiquement «murée» – telle une tour de Babel se coupant du monde sensible, quittant la terre pour élever l’humanité vers le ciel de la spiritualité la plus pure – et la cité comprise comme une communauté indépendante et multi-espèces.

Comme l’expliquait déjà Aristote, la cité est le lieu de la pluralité, des libertés d’action et de l’indépendance

La ville protège des ennemis et de la bestialité, donc de la nature et des prétendus «sauvages» dont le comportement serait toujours imprévisible et potentiellement terrifiant. Or, si l’on veut bien associer «sauvage» à la part d’inattendu, de non programmé, d’irréductible à l’environnement, qui se trouve en chaque être vivant, y compris en nous-mêmes, on conçoit que la planification urbaine destinée à l’essor de la Civilisation avec un grand C soit suivie d’effets sclérosants, uniformisants et liberticides.

Comme l’expliquait déjà Aristote, la cité est au contraire le lieu de la pluralité, des libertés d’action et de l’indépendance. Elle n’est ni centrée ni géométrisée ni soustraite aux usages des riverains, mais au contraire multiple et susceptible d’être requalifiée par ces usages. La ville est idéalement suspendue dans le temps tandis que la cité est dynamique, changeante et plongée dans l’histoire. On peut l’imaginer multicentrée, faite d’unités d’habitation à la fois reliées et individualisées, tel un ensemble de villages urbains que préconisait l’artiste et urbaniste, Yona Friedman.

Penser en termes non de ville mais de cité, c’est accorder aussi une place aux étrangers comme aux autres vivants. Comme le pensait le biologiste et sociologue Sir Patrick Geddes, la cité est évolutive et adaptative. Au fur et à mesure des besoins, elle se transforme. Elle constitue donc un écosystème complet.

Donc, quand on dit ramener de la nature en ville, cela peut également concerner le monde animal.

La question propre à la cité est justement de savoir comment créer des formes de vie grâce auxquelles les humains, les végétaux et les animaux peuvent non pas cohabiter ou au contraire se faire la guerre, mais simplement coexister.

Les campagnes d’extermination des animaux dits nuisibles se traduisent par le fait qu’ils sont de plus en plus nombreux

Cette question est centrale et très concrète. Où je vis, comme ailleurs, il y a des cafards, des rats, des goélands et aussi de plus en plus de sangliers et de renards. Les exterminer quand ils me dérangent n’est ni éthiquement possible ni efficace sur le terrain. Comme en témoigne l’histoire des rats et des moustiques, les campagnes d’extermination des animaux dits nuisibles se traduisent par le fait qu’ils sont de plus en plus nombreux. Donc, comment faire au cas par cas, localement, expérimentalement, pour que l’existence des uns soit compatible avec celle des autres? Les enjeux liés à la transition écologique nous obligent à revoir les hiérarchies, les rapports de dépendance, l’articulation entre public et privé, entre l’individu et la collectivité, entre les humains et la nature.

Mais comment aboutir à cette familiarité du voisinage entre les hommes et les animaux? Quelles mesures mettre en œuvre?

Il y a tout d’abord deux attitudes à éviter: comme je l’ai dit, l’éradication des animaux qui nous gênent, et, à l’inverse, le nourrissage de ceux que nous désirons attirer. C’est la quadrature du cercle dans bien des cas, car les conflits sont nombreux. Il faut savoir que l’industrie d’extermination des «nuisibles» et celle des aliments pour animaux sauvages sont tout aussi florissantes l’une que l’autre. Mais dans les deux cas, tuer ou donner à manger, s’exerce un désir de domination anti-écologique et antidémocratique à la fois.

Concrètement, il existe toutes sortes de gestes architecturaux, urbanistiques et aussi mentaux pour échapper à ce double écueil. La ville peut être équipée de manière à assurer la coexistence de voisins en paix les uns avec les autres. En ce qui concerne certains animaux, on pourrait opter pour des revêtements du bâti offrant une prise à toutes sortes d’insectes, de batraciens ou de reptiles, opacifier les vitrages pour éviter que des milliards d’oiseaux ne s’y écrasent, diminuer l’éclairage nocturne, dépolluer un cours d’eau et le remettre à l’air libre, désasphalter partout où c’est possible, aménager des corridors écologiques pour permettre aux animaux de traverser les routes, les rails, les jardins, etc., laisser à leur disposition dans les cours ou les jardins des matériaux utiles comme des tas de branchages ou de pierres, de l’eau et de la boue, etc. Et à chaque fois, étudier la situation auprès de spécialistes afin de ne pas déséquilibrer encore plus les situations.

Plus il y a d’abeilles mellifères (domestiques donc), moins il y a de nectar disponible pour les abeilles sauvages

Le cas de la mode des ruches en ville est emblématique d’une attitude à la fois intéressée, dominatrice et erronée. Plus il y a d’abeilles mellifères (domestiques donc), moins il y a de nectar disponible pour les abeilles sauvages – dont le nombre d’espèces est considérable – qui sont déterminantes pour la pollinisation. La situation qu’on a créée est en fait assez tragique pour ces dernières qui disparaissent.

Lire également: Les ruches en ville, une fausse bonne idée

Comment éviter cet écueil?

Je propose de partir du voisinage pour mieux cerner les bons gestes, éviter le piège des sentiments comme le ressentiment: un voisin n’est ni ami, ni ennemi. Je ne choisis pas mes voisins. Ils se trouvent simplement à proximité géographique et partagent avec moi certains espaces, que je le souhaite ou non. La question que pose le voisinage est celle de la bonne distance: ni trop près, ni trop loin. Je propose de partir de là pour créer de nouvelles valeurs et établir un vivre côte à côte et face à face qui me semble le meilleur fondement du vivre ensemble. Il forme un socle sur lequel ensuite certaines pratiques de partage, d’accompagnement mutuel, de solidarité, peuvent se développer.

Comment, dans la vie d’une cité, l’ensemble de ces dispositifs peuvent être mis démocratiquement en place?

Dans une cité, la participation des citoyens est non seulement requise mais indispensable pour adopter un mode de vie écologique et faire pression sur les élus dans ce sens. Agir localement d’une part, et s’engager personnellement d’autre part, sont les deux faces d’une même réalité. La citoyenneté, qui ne consiste pas uniquement à surveiller l’action des gouvernants, mais à s’occuper des lieux qu’on partage avec d’autres, en sortirait renforcée.

La responsabilité, c’est le point clé.

Oui, responsabilité vis-à-vis de l’état du monde et vis-à-vis de son environnement proche en évitant de culpabiliser les gens. Il y a un versant punitif dans l’écologie qui fait fuir. Alors que nous aurions intérêt à valoriser la force de l’engagement collectif associé au plaisir de la sociabilité; engagement qu’il faut préserver des formes de normalisation institutionnelles qui manquent, elles, de souplesse et de flexibilité. On voit partout s’épanouir des expériences (écoquartiers, coopératives, habitats partagés du 3e âge, jardins partagés urbains, entretien collectif d’une forêt, débroussaillage et nettoyage d’une plage, etc.) dans lesquelles la participation active des associés et la préservation de l’environnement qu’ils identifient, créent et souhaitent transmettre sont intimement reliées. Ecologie et démocratie ne vont pas l’une sans l’autre.

A lire aussi: Vivre avec les loups!

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Pour aller plus loin

  • Joëlle Zask, «Zoocities. Des animaux sauvages dans la ville», Premier Parallèle, 2020
  • Emilie Dardenne, «Introduction aux études animales», Editions PUF, 2020
  • Yona Friedman, «L’architecture mobile. Vers une cité conçue par ses habitants eux-mêmes (1958-2020)», nouvelle édition complète aux Editions de l’Eclat, 2020.