«A l’heure où la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine attire tous les regards, ne serait-il pas opportun de se lancer dans une petite rapine, vite fait bien fait, façon Moyen Age? […] Un coffre-fort rempli à craquer nous attend sur notre palier. […] Seules Genève et Zurich nous intéressent. Et puis on repart aussitôt, promis.»

Voilà comment commence «Envahir la Suisse», le dossier publié ce jeudi dans Big Bang, la nouvelle revue annuelle du groupe So Press, l’éditeur en vue de So Foot ou Society entre autres titres. Une revue française, vous l’avez compris.

Un dossier malin, qui assure à l’ovni journalistique (340 pages découpées en 12 chapitres à lire sur une année) une petite promo gratuite garantie en Suisse, vu les fantasmes soulevés par le sujet dans le pays à la neutralité perpétuelle proclamée. Promo assumée alors, le dossier est vraiment intéressant car s’appuyant sur de vraies sources stratégiques et militaires, c’est même tout ce qui fait son intérêt. Et ce n’est pas tous les jours qu’un magazine branché s’attarde sur le général Guisan, le réduit national et l’armée de milice, admettons-le.

«Un os très dur»

Un peu de provoc pour commencer: «Envahir la Suisse n’est pas seulement une bonne idée, cela paraît de prime abord une mission excessivement simple: rappelons que les Suisses sont tellement habitués à vivre dans l’opulence et la paix qu’ils ont tendance à oublier de fermer leurs portes à clé. Bingo», explique d’abord suavement la revue. Avant de donner la parole à des stratèges militaires, qui corrigent immédiatement: «Vouloir envahir la Suisse, c’est tomber sur un os très dur», selon le professeur d’histoire militaire Jean-Charles Jauffret, un Marseillais, qui se souvient de sa surprise en tombant sur un avion à réaction à Interlaken: «Il y a des abris dans des montagnes granitiques où les avions sont stockés. Les Alpes suisses sont truffées de repères.»

Big Bang a cependant établi un plan d’attaque redoutable. L’invasion commencerait avec une «attaque cybernétique qui prendrait pour cible le réseau électrique, combinée à une campagne aéroterrestre très violente, destinée à briser le moral de la population. Celle-ci pourrait se focaliser sur l’agglomération zurichoise et les centres de décision.» Boum. Qui vient de se rappeler que l’hypothèse d’une attaque informatique est régulièrement pointée par les responsables de la défense suisse, sans réponse assurée pour l’instant?

Serviable, le magazine a planché sur une carte de l’annexion, avec des flèches partout, et tout au centre, le réduit national. L’infanterie de la région d’Annecy et Annemasse s’attaquerait à Genève et Sion tandis que celle de Belfort viserait Zurich et Neuchâtel. Un commando de parachutistes bloquerait le tunnel du Saint-Gothard. Les cyberéquipes françaises s’en prendraient aux services du SRC à Berne…

«La Red Team» au rapport

Pour explorer ce plan d’apocalypse, le magazine a eu recours aux bons conseils d’un expert de la Red Team, cette équipe de l’armée française dont le boulot est de plancher sur des scénarios improbables de défense et d’attaque en compagnie de romanciers de science-fiction (France Culture vient de leur consacrer une émission). «Le but du jeu est de conquérir les villes principales. Une fois que vous avez conquis Genève, Bâle et Zurich, vous contrôlez les institutions, les infrastructures, analyse l’expert, Michel Goya; il peut y avoir des maquisards ou une guérilla qui subsiste dans les montagnes, ce n’est pas grave» – Traduisez, la Suisse ce n’est pas l’Afghanistan», explicite la revue…

Big Bang revient ensuite sur la fortune qui pourrait rejaillir sur l’Hexagone – avec un éclairage des plus sérieux sur l’échange automatique de renseignements et sur l’évasion fiscale: même Pascal Saint-Amans, le directeur du Centre de politique et d’administration fiscales de l’OCDE joue le jeu. Les failles du MROS, le Bureau de communication en matière de blanchiment d’argent qui dépend de Fedpol, sont aussi auscultées. «En admettant que la relative impuissance du MROS découle avant tout d’une volonté politique, le passage de la Suisse sous pavillon français pourrait permettre de changer la donne.»

Enfin, la revue revient aussi sur la nécessité pour la Suisse de se réinventer, «quand elle deviendra la 14e région française, après l’annexion». Les classes populaires seront plus visibles dans l’espace public, et les frontaliers n’auront plus d’intérêt à venir. «On redeviendra ce pays de paysans et de montagnards sans véritable industrie», avance le chorégraphe Gilles Jobin, lui qui a déjà imaginé l’invasion de la Suisse, mais cette fois par les Etats-Unis, dans son spectacle Text to Speech. «On travaillera un peu moins, on manifestera plus», plaisante l’humoriste Thomas Wiesel.

Une Suisse qui parlerait français

Le plus grand défi du nouvel Etat central sera de faire parler tout le pays dans la langue de Molière, imagine Big Bang, qui évoque la Mehrsprachigkeit fondatrice de l’identité suisse. Ah, et les «impérialistes français» apporteront dans leurs valises un nouveau cadre, celui de «l’exception culturelle». «L’art arrêtera peut-être d’être considéré comme le hobby du membre de la famille qui a raté sa vie», commente encore Thomas Wiesel; on verra enfin des films suisses, on entendra de la musique suisse et on visitera des expos d’artistes suisses. Même s’ils seront tous désormais référencés comme français.»

Entre subversion et regard décalé, il y a encore plein d’autres choses intrigantes, dérangeantes mais aussi fort distrayantes et qui donnent à penser dans ce dossier suisse. Qui ne constitue qu’un des douze chapitres de la revue, datée «du 1er mai 2021 au 1er avril 2022». Une belle utopie de presse. Big Bang, qui se présente comme «L’almanach des possibles», fait fort.


Big Bang, 340 pages, en librairie, 19,90 euros.