Où va donc l'œcuménisme en Suisse? Hier, à Berne, le Conseil de la Fédération des Eglises protestantes (FEPS) a recommandé à ses membres de renoncer aux célébrations dirigées conjointement par des officiants de confessions différentes. Les cérémonies où l'on voit des prêtres et des pasteurs célébrer en commun la Cène ou l'Eucharistie et inviter les fidèles catholiques et protestants à communier ne devraient plus avoir lieu selon le Conseil. Cette prise de position intervient sept mois après la publication de l'instruction Redemptionis Sacramentum, un document romain qui rappelle entre autres l'interdiction de la pratique des intercélébrations. Si la FEPS a décidé d'emboîter le pas au Vatican sur cette question, elle refuse en revanche de renoncer à l'hospitalité eucharistique, également prohibée par l'Eglise catholique.

Dans un document intitulé La Cène selon la vision protestante, le Conseil de la FEPS constate que ces dernières années, «les relations entre protestants et catholiques romains de Suisse se sont intensifiées et ont abouti à une saine cohabitation». Le renforcement des liens a engendré de nombreuses actions communes, et «il arrive même souvent que la Cène ou l'Eucharistie soit célébrée en commun». «Mais tout récemment, ces actions communes sont devenues un problème», poursuit le Conseil. En cause: l'encyclique Ecclesia de Eucharistia signée par Jean Paul II en 2003, et l'instruction Redemptionis Sacramentum. Deux documents qui ont visiblement créé un malaise. «Il semble qu'on a remis ainsi en question beaucoup d'acquis des dernières décennies quant à l'ouverture manifestée envers l'autre, à l'estime réciproque et au sentiment de communauté entre protestants et catholiques, explique le document. Nombreux sont les chrétiens qui s'interrogent sur l'avenir du mouvement œcuménique et surtout des pratiques auxquelles il a donné naissance.»

C'est précisément au nom de l'œcuménisme et de la nécessité de favoriser un témoignage commun de toutes les Eglises de Suisse que la FEPS conseille à ses 26 Eglises membres de renoncer aux intercélébrations. Celles-ci pourraient en effet donner le sentiment que les divergences qui ont provoqué la division des Eglises n'existent plus. Or, l'Eglise catholique ne reconnaît pas le statut d'Eglise aux communautés protestantes, et des désaccords importants subsistent entre autres sur la question des ministères. En revanche, la conception protestante de la Cène autorise tous ceux qui confessent la foi en Jésus-Christ à y participer, quelle que soit leur appartenance confessionnelle. C'est pourquoi la FEPS ne souhaite pas déconseiller cette pratique. Au contraire, elle l'encourage.

Les décisions de la FEPS interviennent dans un climat œcuménique tendu. Lors de la visite de Jean Paul II en Suisse au mois de juin, les protestants avaient décliné l'invitation à participer à la messe du fait qu'ils ne pouvaient pas communier. D'autre part, les documents publiés par le Vatican ont provoqué une sévérité accrue des évêques à l'égard des intercélébrations et de l'hospitalité eucharistique, ainsi que le désarroi des fidèles catholiques et protestants habitués à ce genre de cérémonies. L'effacement des différences confessionnelles observées par les sociologues des religions et l'accommodation progressive du catholicisme suisse aux valeurs protestantes rendent toujours plus difficile la compréhension de décisions hiérarchiques qui ne paraissent pas en phase avec la réalité helvétique et les progrès œcuméniques accomplis sur le terrain. Ainsi, dans un sondage effectué par l'Institut GfS de Zurich au mois de mai, 90% de catholiques interrogés s'étaient prononcés en faveur du partage de l'Eucharistie avec d'autres chrétiens.

Par ailleurs, le Conseil de la FEPS a tenu également à préciser sa position concernant la question du rebaptême, soulevée récemment dans les Eglises réformées de Soleure, Schaffhouse et Berne. Des protestants baptisés dans leur enfance ont en effet souhaité une répétition de leur baptême afin de pouvoir percevoir pleinement et consciemment l'acte d'initiation à la vie chrétienne. La FEPS s'y oppose fermement: la répétition du baptême pourrait laisser croire que le premier baptême était insuffisant, et amener à une scission profonde avec les autres Eglises, car ce sacrement n'est pas réitérable à leurs yeux.