Les fêtes de Pâques approchent. L’occasion de se retrouver en petit comité, coronavirus oblige. Mais les repas de famille «traditionnels» peuvent aussi être le théâtre de tensions autour de ce qui se trouve dans les assiettes. Dounia* en sait quelque chose. La Lausannoise de 26 ans, végétarienne depuis maintenant trois ans, garde encore un souvenir vif de Noël. Au menu: une fondue bourguignonne. Le soir même, la jeune femme décide donc d’amener son propre repas. Alors que ses légumes peinent à chauffer dans son caquelon, un membre de sa famille ne cesse de l’interpeller: «Mais vas-y, mange un bout de viande, qu’est-ce que ça va te faire?» Sa grand-mère aussi s’agace, expliquant que «les jeunes s’inventent de nouvelles maladies, qu’à l’époque on ne faisait pas les difficiles, qu’on mangeait ce qu’on nous donnait».

Un témoignage qui peut surprendre, lorsqu’on sait que les rayons des supermarchés sont désormais remplis de produits sans viande et qu’un sondage mené début 2020 par SwissVeg montre qu’actuellement environ 5,1% de la population suisse alémanique et romande se qualifie de végétarienne ou de végane, un chiffre en constante progression. Certains de nos interlocuteurs estiment aussi que l’hostilité envers le végétarisme en Suisse est peu courante, contrairement à celle envers le véganisme. «Beaucoup de personnes sont végétariennes et certaines seulement quelques jours par semaine, rappelle aussi Laurence Ossipow, professeure à la Haute Ecole de travail social à Genève, qui a notamment publié l’article «Végétarisme» de l’Encyclopædia Universalis. C’est même valorisé sur un plan climatique et nutritionnel. Cela peut créer des fractures à table, mais rien à voir avec il y a trente ans, où on voyait souvent les végétariens comme des membres d’une secte.»

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Des réactions comme celles de la famille de Dounia sont-elles donc rares, en 2021? Pas si sûr. Si les mentalités ont en effet évolué, se dire végétarien, même sans se montrer militant, ne laisse pas souvent indifférent. En témoigne Elodie, Suissesse de 29 ans, doctorante en sciences. Sensible à la cause animale et végétarienne depuis l’adolescence, elle a d’abord subi un harcèlement scolaire à cause de son choix. «Les autres élèves me disaient, à chaque fois qu’ils mangeaient de la viande, quelque chose comme: «Regarde, c’est un cadavre de bébé animal, il a dû beaucoup souffrir!»

«Ils veulent absolument me montrer que j’ai tort»

Si ses proches l’ont bien accepté, lorsqu’une personne qu’elle ne connaît pas s’aperçoit qu’elle ne mange pas de viande, les remarques fusent encore aujourd’hui: «Ils veulent absolument trouver une faille dans ce que je mange pour me montrer que j’ai tort, que ce n’est pas sain ou écologique. Je n’embête pas les gens, chacun mange ce qui lui convient, et je trouve épuisant de devoir toujours défendre ce que j’ai dans mon assiette.»

Les réactions sont de niveaux bien différents, note Soraya*, 33 ans. Cette nutritionniste et entrepreneuse française a créé une page Instagram, «Anti Végéphobie», suivie par plusieurs centaines de personnes. «Il s’agit souvent de petits actes et de blagues pas très graves, mais, répétés tous les jours, ils peuvent devenir épuisants, comme c’est le cas avec le harcèlement de rue.»

Elle souligne que des cas plus extrêmes ne sont cependant pas exceptionnels. Elle mentionne le témoignage d’une végétarienne sur sa page: pendant les fêtes, sa famille rajoute de petits morceaux de viande dans tous les accompagnements pour l’empêcher de manger végétarien et on l’empêche d’amener ses propres plats. Ou, plus grave, en Irlande, en 2017, lorsqu’un garçon de 12 ans a été poussé au suicide par ses camarades parce qu’il était végane.

Comment expliquer de telles réactions, de la simple question à la franche hostilité? «Les végétariens, souvent vus il y a trente ans comme les idiots du village, sont devenus ceux qui révèlent une difficulté: comment notre société justifie-t-elle de tuer les animaux pour les manger?» pointe Jean-Pierre Poulain, professeur de sociologie de l’alimentation à l’Université de Toulouse, et auteur du Dictionnaire des cultures alimentaires (Ed. PUF).

Pour les classes populaires, la viande représente d’une certaine manière la nourriture des jours riches, précise Jean-Pierre Poulain. «En manger, c’est continuer d’avoir accès au bien-être. Leurs réactions à l’égard du monde végétarien viennent du fait qu’ils vivent eux-mêmes ces postures comme violentes. Pour certains, refuser ce qui est tant valorisé socialement fragilise la société.» L’identité se définit aussi en mangeant, complète Laurence Ossipow. «Se montrer végétarien, c’est afficher une identité un peu différente, et dès lors se démarquer des autres.»

«C’est dégueulasse, un burger, c’est avec un vrai steak!»

Une différence qui peut donc déranger. Ainsi, alors que Dounia, nouvellement végétarienne et au restaurant avec une amie, s’apprête à prendre un burger sans viande, celle-ci tente de la dissuader: «Elle me disait, mais qu’est-ce que tu fous? Tu es en train de devenir difficile! C’est dégueulasse, un burger, ça se mange avec un vrai steak!» Peu sûre d’elle, elle finit par se laisser convaincre mais se sent mal ensuite. Dans le milieu médical, Dounia n’a pas non plus évité les remarques: alors qu’elle veut faire un contrôle pour s’assurer que l’absence de viande ne nuit pas à sa santé, une secrétaire médicale lui répond que prendre des compléments alimentaires plutôt que de manger un bon steak est «contre nature».

L’association entre végétarisme et anti-épicurisme semble aussi commune. «Des collègues cuisiniers m’ont demandé si j’aimais les choses fades, si j’aimais la vie, si je me punissais, raconte Dounia. Je crois que pour eux, c’est un peu comme si je n’avais rien compris à la vie, que je n’étais pas en train de vivre pleinement.»

Un amalgame avec les véganes

La montée en visibilité des véganes s’avère également à double tranchant pour les végétariens. D’un côté, certains s’entendent dire: «Ah ça va, tu n’es pas végane!» Mais de l’autre, le militantisme associé au véganisme crée des amalgames. «Leurs postures, plus radicales, apparaissent souvent comme agressives», estime Jean-Pierre Poulain. C’est ce que croit aussi Laurence Ossipow: «Quand les omnivores pensent «végane», ils songent souvent aux caillassages des boucheries, à ceux qui veulent imposer aux autres un nouveau régime.» Heureusement, à Pâques, le chocolat devrait mettre tout le monde d’accord.


* Prénoms d’emprunt

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