C'était l'heure de la visite, dimanche dans les prisons de l'Etat de São Paulo, l'heure où les détenus peuvent déjeuner avec leurs enfants, voire partager un moment d'intimité avec leur compagne. C'est l'heure à laquelle a débuté la vague de mutineries la plus massive de l'histoire brésilienne. Carandiru et ses presque dix mille détenus, le plus grand centre carcéral d'Amérique latine, a donné le signal de départ à la mi-journée en prenant en otage plus de 7000 visiteurs, dont plus d'un millier d'enfants. Simultanément, par la magie du téléphone portable, 6 autres centres se sont mutinés avant que la contagion ne gagne au total 24 prisons de l'Etat. «Un pénitencier apprenait par la radio ou la télé qu'un autre se mutinait et finissait par se rebeller par solidarité», a affirmé le secrétaire à la Sécurité publique Marco Petrelluzi.

Pendant toute la journée de dimanche, ses fonctionnaires ont tenté d'obtenir la reddition des mutins, par les négociations ou les gaz lacrymogènes. Selon des témoignages, les détenus disposaient pour riposter d'armes et même de grenades. «Ils nous tiraient dessus avec des pistolets et des revolvers», affirmait un commandant de pompiers, intervenu dimanche pour éteindre un feu de matelas, dans deux pavillons difficilement reconquis par les forces de l'ordre. Lundi soir, les autorités avaient récupéré le contrôle des 24 pénitenciers. Tous les otages ont été libérés. Huit personnes ont été blessées: quatre policiers, trois détenus et un enfant de 4 ans touché de plein fouet par une grenade lacrymogène.

A Carandiru, les détenus ont finalement conclu un accord avec les autorités. Mais cela ne s'est pas fait sans casse. Au moins quatre détenus seraient morts «dans des affrontements avec la police militaire», d'après le quotidien Folha de São Paulo. Au petit matin, une quarantaine de nouveaux policiers ont en effet pris position dans le centre où leurs collègues n'avaient réussi à récupérer que quelques bâtiments. Les familles des prisonniers, massées aux alentours, les ont accueillis aux cris d'«Assassins!» «Je les ai vus tirer sur des prisonniers dans le dos, rapportait l'épouse d'un détenu, sortie à l'aube de Carandiru avec d'autres parents. Même si aucun de nous ne se considérait otage, nous avons préféré rester pour éviter que le massacre de 1992 ne se répète.» Cent onze détenus avaient alors été tués dans l'assaut de cette même prison de Carandiru, lors du plus sanglant assaut policier dans une prison brésilienne.

Depuis dimanche, onze autres mutins seraient morts, dans des circonstances confuses. Le commandant de la police militaire a affirmé que les détenus avaient exécuté au moins deux de leurs compagnons avant d'exposer leurs corps, alors que des images télévisées prises par hélicoptère montraient des traces de sang dans la cour d'un des pénitenciers. Après l'assassinat d'au moins trois autres prisonniers, la semaine dernière, les autorités soupçonnent que la branche carcérale du «Premier commando de la capitale», mafia spécialisée dans le trafic d'armes et de drogue, ne profite du désordre pour décimer les factions adverses. Cette même organisation, dont le sigle orne des draps suspendus depuis dimanche aux fenêtres des cellules, semble avoir organisé la mutinerie afin d'exiger la réintégration à Carandiru de dix de ses caïds. Ces derniers avaient été transférés dans d'autres centres la semaine dernière, après la découverte dans leurs cellules de couteaux, de téléphones portables et de munitions. «La fouille des visiteurs est mal faite ou les fonctionnaires sont complices», constatait dimanche Nagashi Furukawa, secrétaire de l'administration pénitentiaire.

L'exemple témoigne des difficiles conditions de contrôle dans un Etat où les prisons surpeuplées rassemblent la moitié des presque 200 000 prisonniers brésiliens, et où l'Eglise estime qu'il manque 130 établissements pour obtenir des conditions décentes d'emprisonnement. Les mauvaises conditions d'hygiène et les mauvais traitements provoquent en moyenne deux mutineries tous les trois jours au Brésil, dans ce qu'une commission de députés a récemment qualifié de «réinvention de l'enfer».