Le XXe siècle était le siècle de l’organisation. Le XXIe est celui des procédures. Pas une journée dans la vie des responsables, petits et grands, sans référence à des formulaires, instructions, codex, protocoles, outils de management, memoranda, check-lists, pilotes d’activité ou autres tableaux de bord et processus budgétaires. Pour survivre aux défis de la concurrence, aux inquiétudes des banquiers ou des sponsors ou pour répondre aux exigences de plus en plus sophistiquées de la société, les organisations inscrivent noir sur blanc tous les gestes à accomplir pour parvenir à leur production optimale. Les employés vont et viennent dans les organisations, les procédures restent. Elles font bible. Les cadres se signent devant elles, heureux de n’avoir plus à décider seuls de la meilleure manière de faire. Les procédures anticipent les faiblesses humaines. On s’en rend compte quand elles manquent. Philipp Hildebrand n’aurait pas géré ses dollars familiaux pendant ses heures de travail si la procédure en matière de placement personnel des directeurs de la Banque nationale suisse avait été plus claire. On s’active maintenant pour la corriger afin de protéger les prochains directeurs d’actes dont le caractère répréhensible échapperait à leur clairvoyance. De même, les actionnaires des sociétés cotées en bourse réfléchissent à des procédures pour le paiement des bonus dont la hauteur extravagante détruit l’équilibre émotionnel nécessaire à la bonne marche de l’organisation.

Les procédures sont censées apporter la stabilité mais aussi l’équité dans les comportements. Elles visent à prémunir contre l’arbitraire. Quand le bon sens ou la sagesse sont en déficit, une procédure arrive à la rescousse.

Agamemnon, par exemple, ne savait pas qui d’Ajax ou d’Ulysse méritait de recevoir les armes sacrées d’Achille, mort au combat devant Troie. Le roi grec hésitait entre les deux formidables guerriers, vaillants tous les deux. Il avait diligenté une enquête auprès des Troyens: lequel des deux craignaient-ils le plus? Les Troyens avaient désigné Ulysse. Mais l’affaire était délicate. Le roi n’était pas sûr. Les dieux, inquiets, envoyèrent une procédure, découverte récemment par un professeur de philosophie américain*. Elle invitait Agamemnon à nommer un jury devant lequel Ajax et Ulysse défendraient tour à tour leurs avantages. Beau parleur et rusé, Ulysse l’emporta sur Ajax, fort, loyal et dévoué mais piètre orateur. Couvert par la procédure, Agamemnon remit les armes d’Achille à Ulysse. Ajax entra dans une rage noire et sauvage. Il tua un troupeau et se tua lui-même à la fin. Le bonus d’Ulysse, même justifié devant jury, lui paraissait injuste à lui qui avait travaillé dans l’ombre, avec courage et opiniâtreté, à la victoire des Grecs.

Agamemnon, aujourd’hui, embauche une agence de chasseurs de têtes qui, par des procédures éprouvées d’examen de profils, exclut Ajax pour fragilité psychologique. Ajax prend un avocat. Agacé, Agamemnon se débarrasse des armes d’Achille au musée des bonus et fait faire de nouvelles procédures. Pour la justice, l’exercice du bon jugement par un roi moralement responsable, on attend toujours.

* «The Ajax Dilemma: Justice, Fairness and Rewards», Paul Woodruff.