L' affaire Dorsaz, dont le procès se poursuit devant le Tribunal cantonal valaisan, est aussi celle des nombreux experts mandatés pour donner un avis «neutre» sur le dossier. Lors de la deuxième journée du procès qui s'est ouvert lundi 23 mars, Me Stéphane Riand, défenseur de l'ancien contrôleur interne, a jeté une lumière crue sur ceux qui les ont mis en œuvre. «A l'ouverture des débats, a-t-il stigmatisé, les politiciens de ce canton peuvent se frotter les mains. Ils n'ont désormais plus besoin de s'atteler aux problèmes de l'affaire Dorsaz pour l'avoir transmise à la justice. Mais il serait bon de savoir quel rôle ont joué les politiques?»

Le premier rapport sur la relation entre Jean Dorsaz et la Banque Cantonale du Valais (BCVs) a été rédigé et délivré en plusieurs étapes par la fiduciaire Atag, sur commande de Hans Wyer, alors grand argentier du canton investi de l'autorité de surveillance sur la banque. En séance du 10 mars 1992, il a prétendu devant le Conseil d'Etat ne pas être en possession dudit rapport. Mais, comme l'indique une lettre confidentielle d'Atag, il en connaissait le contenu pour s'être fait remettre «en un seul exemplaire, le projet de rapport fournissant des détails et des explications complémentaires sur le déroulement des opérations en relation avec le groupe économique Jean Dorsaz». Ce projet suscitera d'ailleurs des remarques écrites de la part de Hans Wyer, accablantes pour l'ancienne direction ou le contrôleur interne. Parmi les signataires du rapport Atag, on retrouve un juriste, ancien de la Commission fédérale des banques (CFB) dont faisait partie Hans Wyer.

Troublantes omissions

Alerté par la presse sur le contenu du rapport Atag, le Grand Conseil décide le 10 mars 1992 de mettre sur pied une commission parlementaire. Fait troublant: le même jour, le Conseil d'Etat demande au professeur Alain Hirsch, lui aussi ancien de la CFB, un avis de droit sur les conséquences pénales à dégager du rapport Atag. Là aussi, Hans Wyer recevra avant tout le monde, soit le 10 avril, le projet du professeur de droit. Ce dernier relevait à la fin de son rapport que par souci d'équité il jugeait la sanction administrative prise à l'égard du contrôleur interne de la BCVs, relevé de ses fonctions, «relativement sévère». Par hasard, ce dernier paragraphe a disparu du rapport final rendu le 16 avril!

Le travail de la première commission parlementaire est tout aussi sujet à caution. Les membres de la seconde commission d'enquête mise en place en 1996 (CEP) font à son sujet la remarque suivante: «La commission BCVs 1992 a travaillé de manière unilatérale, se contentant de consulter les documents qui lui étaient remis. La CEP constate par ailleurs l'influence du chef du Département des finances, quasi omniprésent durant les séances.» La première commission décide de dénoncer à la justice l'ancienne direction de la BCVs, son ancien contrôleur, Jean et Louis Dorsaz, et de réserver une action civile contre le conseil d'administration et le comité de banque. Hans Wyer est dégagé de toute responsabilité politique. Plus tard, deux des membres de cette première commission seront nommés au comité de banque de la BCVs dont on sait que les participants ont quasi tous été mis en place par Hans Wyer.

La suite des opérations surprend autant. Me Stéphane Riand a constaté qu'un avis de droit d'un professeur de Fribourg, qui critique les décisions prises par le Conseil d'Etat face au contrôleur interne, n'avait pas été versé au dossier. En 1994, le comité de banque de la BCVs rencontre Hans Wyer en présence de Wilhelm Schnyder, son successeur au Conseil d'Etat, pour définir une stratégie d'information commune. Hans Wyer n'a alors plus aucun droit ni devoir face à la BCVs et il a été récusé par le Tribunal fédéral dans la procédure disciplinaire contre le contrôleur.

Lors de la présentation à la presse du rapport Auer par le Conseil d'Etat, toujours sur le rôle du contrôleur de la BCVs, une partie des conclusions, accablantes pour les instances de la BCVs, avaient bizarrement disparu des photocopies. La machine du gouvernement valaisan souffrait d'un défaut mécanique.

Plus grave: la plupart des pièces produites par Me Riand lors du procès, relatant l'ingérence des commis de l'Etat dans l'appréciation de l'affaire Dorsaz, proviennent des 68 classeurs de la CEP. Il n'en est pourtant pas fait mention dans son rapport final; il aura fallu la ténacité du défenseur de Jean Dorsaz pour que ces pièces soient livrées à la justice au tout dernier moment. Le procureur n'en a pas eu connaissance quand il a rédigé son acte d'accusation. Les rapports d'experts, avis de droit, frais de notaire et commissions parlementaires auront coûté 2 millions à la BCVs, dont environ la moitié pour la fiduciaire Atag, et quelque 800 000 francs à la collectivité. Soit au total 2,8 millions pour des rapports qui soulèvent aujourd'hui de nombreuses interrogations.