L'ancienne Prison royale de Cadix (Andalousie) porte bien son nom. Car ce qui est devenu un Tribunal de justice a ces jours-ci des allures de bunker inexpugnable, opposant portes closes non seulement aux caméras de télévision, mais aussi aux principaux intéressés d'un crime qui a pris des dimensions incontrôlées. Au dehors, une foule compacte crie sa colère, autour de pancartes rageuses du type: «Politiciens, vous nous avez trompés!» ou «Savez-vous que les psychopathes ne peuvent pas se réinsérer?»

Pourquoi une telle fièvre, qui enflamme et révulse toute l'Andalousie? Parce que vient de s'ouvrir un procès hautement polémique et passionnel. Celui de R., 18 ans et I., 17 ans. Jusqu'à une période récente, ces deux adolescentes d'un collège de San Fernando – banlieue sud de Cadix – n'avaient jamais fait de vagues ni d'histoires. Fin mai dernier, pourtant, elles deviennent les premières accusées d'un crime scabreux commis sur K., une de leurs camarades de classe. Le 27 de ce mois, on retrouve cette dernière gisant sur un terrain vague, égorgée et portant la marque d'une douzaine de coups de couteau sur tout le corps. Un assassinat que R. et I. viennent d'ailleurs de confesser aux juges.

Quelques jours après le meurtre, les accusées passent derrière les barreaux, dans l'attente de leur jugement. Mais, à la mi-janvier, coup de théâtre: une nouvelle loi sur les mineurs entre en vigueur et change la donne. Le texte introduit deux modifications de taille: d'une part, tout mineur de moins de 18 ans ne peut rester en prison, ainsi que toute personne ayant commis un délit avant cet âge; d'autre part, tout mineur ayant passé plus de 6 mois en préventive doit être relâché jusqu'à ce que se tienne son procès. Dans la foulée, quelque1400 cas sont révisés et 111 jeunes sortent de leurs pénitenciers respectifs, soit vers des centres d'internement pour mineurs, soit directement chez eux, en liberté conditionnelle.

C'est le cas des deux adolescentes de San Fernando. Mais, à l'époque, 400 personnes folles de rage, dont les parents de la jeune K., manifestent devant la prison et menacent d'en découdre si les deux meurtrières présumées sont renvoyées chez elles. Du coup, la Guardia civil doit assurer leur protection et les amener vers un centre pour mineurs à Cordoue (nord de l'Andalousie). Au cœur de la polémique, Angel Acebes, ministre de la Justice, assurait: «Cette loi ne favorise pas l'impunité de ceux qui ont commis des délits graves étant donné que, s'ils sont condamnés, ils purgeront leur peine.» A Cadix, aujourd'hui plongée en plein Carnaval, ce n'est pas suffisant pour calmer la colère de centaines de manifestant, dont beaucoup d'adolescents. Par mesure de sécurité, le procès se tient portes closes; au dehors, on crie: «Les assassins sont dans la rue. Il n'y a pas de justice» ou encore: «Elle s'appelait K. Que justice soit faite.»

Les avocats de la défense ont requis pour les accusées 5 ans de confinement dans un centre de détention pour mineurs, auxquels pourront s'ajouter trois ans supplémentaires. Il s'agit de la punition maximale prévue contre des mineurs par la nouvelle loi. José Antonio Garcia, le père de K., écœuré par la «faiblesse» de la sanction, a déposé une plainte pour «inconstitutionnalité» de cette loi. Pourtant, des experts aux professionnels de la justice, la plupart soutiennent dans leur ensemble une «réforme courageuse» de nature à favoriser la «réinsertion de mineurs dans la société». Dans le cas particulier du «Crime de Cadix» – comme on l'appelle –, beaucoup reconnaissent cependant que la punition encourue par les deux adolescentes est «maigre» par rapport à «l'abominable» de leur forfait. Tout de noir vêtu, José Antonio Garcia, qui s'est vu interdire l'entrée du Tribunal, répète: «On me parle de justice. On m'enlève jusqu'au droit de voir dans les yeux les meurtrières de ma fille.» Samedi, lorsque R., 18 ans, et I., 17 ans, ont franchi pour la première fois le seuil du Tribunal, les témoins racontent qu'elles avaient l'air «calmes et sereines».