Huit semaines. C'est le dernier délai d'attente pour l'obtention du nouveau passeport suisse alors qu'en temps normal ce document est livré après trois semaines seulement. «Je voulais faire un bel objet avec des couleurs, sourit Roger Pfund, le graphiste du sésame tant convoité. Je suis bien sûr heureux qu'on se l'arrache, mais son succès aura finalement plongé Berne dans l'embarras.» La demande est telle que le circuit de production centralisé à Berne est presque grippé. Aujourd'hui, pas moins de 92 000 nouveaux passeports attendent dans les couloirs de l'Office fédéral des constructions et de la logistique qui est chargé de la personnalisation de ces documents. Mesurant l'ampleur de la gabegie, le ministre des Finances Kaspar Villiger vient de se confondre en excuses devant le National. Mais, grâce au nouveau crédit du Conseil fédéral, des machines à encre et à perforation laser destinées initialement à l'Irlande ont été détournées pour satisfaire la demande helvétique.

Plusieurs bavures sont à l'origine de ce retard dans la production. La plus importante est une erreur d'estimation de la part du groupe de travail créé par le Département fédéral de justice et police. Selon ce «team», la demande en nouveaux passeports pour 2003 a été évaluée dans un premier temps à 330 000 pièces. «Nous avons donc organisé l'année passée la production de ce précieux document à partir de ce chiffre», explique Roland Anliker, responsable du Centre de confection et de la personnalisation du passeport à Berne. Une dizaine d'employés ont été formés pour l'utilisation de ces nouvelles technologies d'impression, et une chaîne complète de machines à encre et à perforation laser a été installée avec l'aide de l'entreprise suisse Orell Füssli qui se charge déjà de la confection des billets de banque. «Mais cette première estimation était totalement fausse», précise Roland Anliker. Finalement, plus de 600 000 Suisses ont commandé le document de voyage cette année, et les moyens mis à disposition sont devenus largement insuffisants. En plus de cette estimation totalement erronée, Arnold Bolliger, responsable chargé par la Confédération de régler les problèmes de livraison, estime que les autorités fédérales ont lancé la campagne de publicité trop tôt: «Les premières annonces ont eu lieu en août dernier, et la plupart des citoyens ne voulaient plus prolonger l'ancien passeport, ce qui a provoqué un cumul des demandes jusqu'en janvier 2003».

Mais ce n'est pas tout. Certains spécialistes de l'imprimerie jugent que la centralisation de la production a été mal maîtrisée. Alors que la fabrication de l'ancien passeport était sous-traitée auprès d'indépendants, la Confédération a pour la première fois mis toute la chaîne de production sous le même toit pour des raisons de sécurité. Avec cette concentration de la technologie, une partie du savoir-faire s'est évaporée, ce qui a pu causer des retards à répétition.

Les Irlandais sacrifiés

Des solutions ont pourtant été trouvées. Afin de répondre à ce rush inattendu, l'Office fédéral des constructions et de la logistique (OFCL) vient de recevoir mardi le crédit de 12,5 millions pour installer une seconde chaîne de production. Les frais de personnel pour assurer 24 heures sur 24 l'exploitation de l'installation ainsi que les coûts supplémentaires de matériel font partie de ce montant. «Un crédit urgent de 4,7 millions, compris dans la somme totale, doit être approuvé par la Délégation des finances des Chambres fédérales, précise Daniel Lüthi de l'OFCL. Grâce à cette avance, le fournisseur pourra livrer à l'OFCL dans des délais exceptionnellement brefs, soit dès cet été, une machine prévue initialement pour un autre utilisateur.»

En fait, Le Temps a appris que «l'autre utilisateur» était l'Irlande. Les bonnes relations avec l'imprimeur zurichois Orell Füssli ont permis aux autorités fédérales de court-circuiter la procédure de livraison qui devait durer douze à treize mois. L'envoi de ce matériel sophistiqué commandé par le pays de Joyce sera repoussé pour être livré en toute urgence à l'OFCL afin d'augmenter les cadences de production dans quatre mois. Pour l'instant, on ne connaît pas les avantages offerts aux Irlandais pour ce sacrifice. Au téléphone, John Coleman, directeur d'Orell Füssli Security Printing, a préféré ne pas s'exprimer sur le sujet. Grâce à l'agrandissement des installations de l'OFCL, il sera possible de fabriquer quelque 4800 passeports par jour, soit deux fois plus que le rythme actuel.

Ce retard dans la production centralisée a des conséquences à l'autre bout de la chaîne de distribution. La majorité des cantons ont ainsi renoncé à prélever des émoluments pour la prolongation d'anciens documents provisoirement autorisée par la Confédération. Selon Arnold Bolliger, il a été conseillé aux cantons de renoncer à leurs émoluments au titre de «service à la clientèle». En Suisse romande, seul Neuchâtel demande encore un forfait de 25 francs pour une prolongation.

– Une exposition intitulée «Le nouveau passeport suisse» révélera les détails, les esquisses et quelques secrets de fabrication de ce document à partir du 27 mars

à Fribourg. Espace Kaléidoscope, Entreprises électriques fribourgeoises, 25, bd de Pérolles, 026 352 52 52.