C’est l’histoire d’une renaissance. Ou plutôt celle, croisée, d’un paysage dompté et d’un rêve qui se réalise, donnant à son protagoniste le sentiment de connecter enfin avec ses aspirations les plus profondes, et de devenir lui-même. «C’est comme un peintre qui, tout d’un coup, découvrirait une nouvelle couleur et dont il ne pourrait plus se passer.» Ken Chaya ne manque ni d’images ni d’émotion pour raconter sa propre histoire. Mais il faut s’armer de patience. A chaque pas, elle peut être interrompue par la découverte d’une feuille de forme particulière, par le chant d’un oiseau, par la texture d’un tronc. L’homme est ravi de partager sa passion. Mais le temps et les couleurs, pour lui, ne sont plus exactement les mêmes que pour le commun des citadins stressés.

Posez la question à n’importe quel New-Yorkais: s’il devait choisir un lieu pour résumer son souvenir le plus important, ce serait sûrement quelque part par ici. Le premier baiser sous les magnolias. Le concert de Simon et Gar­funkel dans la grande prairie. La ligne d’arrivée du premier marathon. La demande en mariage faite sur un petit bateau à rames au milieu du lac. L’île de Manhattan n’est pas faite, comme on le croit souvent, de bouquets de gratte-ciel soudainement interrompus de manière absurde par un énorme rectangle vert. Non: Manhattan, c’est d’abord son parc. Lui seul est «central». Tout ce qui se situe autour n’est là que pour le décorer, le mettre davantage encore en valeur.

Ken Chaya a mis longtemps à s’apercevoir de cette erreur commune de perception. Tout jeune, il était venu du New Jersey, attiré par tout ce que pareille ville peut offrir de frénésie et d’excitation. C’était New York version héroïque. Inscrit à la School of Visual Arts, il brûle sa jeunesse dans cette mégapole qui est située à l’époque en plein centre du monde. Aujourd’hui, à 55 ans, il doit changer de temps à autre les piles de l’appareil auditif qu’il porte collé à l’oreille. «Trop de concerts rock», explique-t-il.

Sa première vraie rencontre avec Central Park, Ken la doit à une virée avec des amis qui, il y a une dizaine d’années, s’étaient lancé comme défi d’intéresser ce citadin au monde de l’ornithologie. Le parc est sur la route atlantique des oiseaux migrateurs. Chaque année, des dizaines et des dizaines d’espèces différentes font halte ici, dans l’indifférence absolue de la ville. Ken a passé des centaines d’heures à épier ces oiseaux qui reprenaient des forces dans les branchages des arbres de ce paradis de verdure. Mais les arbres, il ne les voyait pas. Pas encore.

Certains l’ont appelée la république indépendante de Central Park. A qui appartient-elle? Qui en sont ses maîtres et quelles en sont les lois? Dans cette ville à l’individualisme si boursouflé, où les ressources communes sont si rares, Central Park est au cœur de tiraillements à la mesure de son unicité: les touristes, les joggers, les cyclistes, les propriétaires de chiens, les sportifs et les contemplatifs, les jeunes et les plus âgés, les nostalgiques et les aventuriers, les gérants de hedge funds et les musiciens. Plus les oiseaux: c’est ici que tout se rejoint, que tous se retrouvent. Au total, quelque 37 millions de visiteurs par année, plus de 100 000 par jour, 5600 par heure (le parc est fermé entre 1 heure et 6 heures du matin). Créé de toutes pièces il y a un siècle et demi afin d’assurer le confort physique et moral des citadins, Central Park est à la fois le comble de l’urbanité et son exact contraire. Ce pourrait bien être le lieu le plus disputé de tout New York. Mais c’est aussi le plus paisible.

Ken Chaya, tombe sur un nouvel élément dans sa quête. Il sort un double mètre, mesure la circonférence du tronc d’un «Serviceberry» (Amelanchier) qui, selon lui, pourrait bien être parmi les plus grands de tous les Etats-Unis. Il n’y a pas si longtemps, il serait passé ici sans jeter le moindre regard. C’était avant la crise économique et la diminution des commandes, même pour le graphiste réputé qu’il était devenu. Un ami, Edward Sibley Barnard, amoureux du parc comme lui et auteur d’un livre sur la flore de New York, connaît ses démêlés. Il lui soumet son projet fou.

«C’était une parfaite tempête d’événements», dit l’homme au­jour­d’hui, en évoquant à peine les difficultés de se retrouver sans emploi, et empreint de cette capacité américaine à transformer chaque coup dur en opportunité. Il accepte l’offre. Mieux: elle deviendra vite sa passion dévorante. Au lieu de déprimer à la maison, il se met à arpenter tous les jours, sous le vent, la neige ou le soleil, ces chemins de Central Park qui mis bout à bout font plusieurs centaines de kilomètres. Il lui faudra trois ans pour mener à bien l’initiative. La voilà achevée, désormais: «Central Park entire». Le plan définitif de l’ensemble du parc. Arbre par ­arbre.

En réalité, si Central Park était un pays indépendant, ce ne serait pas une république, plutôt une dictature, sans doute éclairée, mais avec des règlements à ce point tatillons que, ailleurs, ils feraient frémir. Décidée il y a quelques semaines, l’interdiction complète du tabac (au demeurant très peu appliquée, il est vrai) vient s’ajouter à celle de l’alcool. Toute réunion de plus de 15 personnes est soumise à une autorisation préalable, comme l’utilisation des installations sportives. La musique amplifiée est prohibée, les grillades aussi. Nul ne peut s’allonger sur les bancs publics. Il est interdit de courir dans certaines sections du parc. Dans d’autres, tout bruit est banni, au moins théoriquement. Même l’immortalisation du baiser des mariés, qui viendra nourrir les souvenirs, est strictement réglementée et doit être monnayée par le photographe: 100 dollars la demi-heure.

La quiétude – relative – est à ce prix. La formidable image de marque dont dispose ce lieu aussi. Pratiquement laissé à l’abandon jusqu’au début des années 80, remis clés en main aux gangs et aux trafiquants, le parc n’était plus que l’ombre de lui-même. Les pelouses ravagées, les broussailles envahissantes, les immondices, les lampadaires en pièces, et les arbres qui mouraient: la perspective d’une traversée du parc était devenue synonyme de cauchemar.

Ce sont les (très) riches voisins qui ont fomenté le putsch. Ils ont levé un gigantesque trésor de guerre, monté une armée d’employés et de volontaires. Râteaux et pinceaux en main, le Central Park Conservancy (Comité de sauvegarde de Central Park) a hissé son drapeau sur le territoire libéré. Aujourd’hui, cette fondation rassemble 37 millions de dollars par année de donations, un dollar par visiteur. Elle a ­redonné vie à la ville en commençant par son poumon, déchargeant l’administration municipale d’une tâche insurmontable. C’est le comité, désormais, qui dicte les lois de bon voisinage en plus d’arroser les rosiers. Rien ne lui est refusé.

Pourtant, Ken Chaya a mené son projet sans avoir aucun lien avec le Central Park Conservancy. Section après section, mètre après mètre, il a comparé, vérifié, approfondi une science qu’il a apprise en marchant. En tout, 174 espèces, parfois seulement séparées l’une de l’autre par des différences infinitésimales. Et ce chiffre, ahurissant: 19 993 arbres, qui forment aujourd’hui autant de points distincts sur le guide de l’explorateur. Peu ou prou, Ken Chaya les connaît tous par leur petit nom. Mais surtout par leurs qualités: il y a les solitaires majestueux et les presque parasites, qui se sont imposés tout seuls et vivent impunément aux dépens des autres; il y a les élégants et raffinés à la parure soyeuse (Katsuratree, Cercidiphyllum japonicum) et les primitifs (Hackberry, Celtis occidentalis), truffés de grosses épines, comme s’il s’agissait encore de se défendre contre des dinosaures. «C’est l’un de mes favoris», s’exclame l’homme en se plantant devant un magnolia frappé par la foudre et que l’on avait pratiquement laissé pour mort sans tenir compte de la force de ses ressources intérieures.

Le projet des deux amis a été une réussite immédiate. Le plan n’était pas encore fini d’imprimer que les commandes ont commencé d’affluer (www.centralparknature.com). Des voisins passionnés de Central Park, mais aussi des universités aux quatre coins du monde, des instituts de botanique, des inconnus brésiliens, français, allemands… Les responsables du Central Park Conservancy, qui ont eux-mêmes des moyens de répertorier chaque arbre grâce à un système de GPS, ont dû convenir que l’idée de cette carte était excellente en se demandant pourquoi ils n’y avaient pas pensé eux-mêmes. Ils ont accepté de vendre la carte ainsi que sa version poster dans les magasins qu’ils possèdent aux endroits stratégiques de Central Park. Les deux hommes espèrent ainsi récupérer les 40 000 dollars qu’ils ont investis dans leur projet.

Car pour Ken Chaya, l’aventure ne doit pas s’arrêter là. Une application sur l’iPhone qui permettrait d’obtenir des informations en temps réel en déambulant dans le parc? Un livre? La base de données accumulée est un trésor à exploiter. L’homme la maintient à jour: les arbres meurent, eux aussi, d’autres sont plantés, et le guide doit être constamment actualisé.

En voyant les 50 000 visiteurs qui profitent du parc autour de lui, Ken ne peut s’empêcher de penser qu’ils sont tous dans une magnifique œuvre d’art. Cela avait été précisément l’intention recherchée par les concepteurs du parc, Frederick Law Olmsted et Calvert Vaux, puis, plus tard, par le «brillant visionnaire» que fut Robert Moses, qui le marqua profondément de son empreinte au sortir de la Grande Dépression. Mais aujourd’hui, alors que seuls 150 arbres originels ont résisté au passage du temps, Ken Chaya est parmi les seuls à connaître toute la palette de couleurs de cette admirable peinture.