NOUVEAUX RITUELS

Profession: marieur laïque

Mariages, baptêmes, enterrements. Comment donner du sens à ces moments sans passer par l'église? Nicolas Lindt rédige des textes qu'il lit lors de cérémonies non religieuses. Portrait.

Pour les habitants de Wald, commune nichée dans l'Oberland zurichois, il est «l'écrivain». Mais ses voisins savent-ils que Nicolas Lindt, géant roux d'une cinquantaine d'années, est également célébrant de mariage? Il a commencé par hasard il y a dix ans. Un ami lui demande alors de faire un discours pour sa cérémonie de mariage. Nicolas Lindt s'exécute, mais il a le sentiment que «quelque chose manque, qu'on pourrait faire mieux qu'un discours, un jour comme celui-ci». Lorsqu'un second ami lui fait la même requête, l'écrivain alémanique suggère de supprimer le discours et de raconter, à la place, l'histoire d'amour des fiancés. Le jour J, les époux sont enthousiastes. «Et moi, explique Lindt, j'ai su que c'était quelque chose que je savais faire, comme quelque chose qui dormait en moi.»

Raconter des histoires. Donner un sens aux baptêmes, aux enterrements, aux mariages, à ces jours émus en panne de rituels. Il y a là une demande à la hausse, de la part de familles qui ne se reconnaissent pas dans la sécheresse des cérémonies traditionnelles et dans leur sécheresse. Ou, plus simplement, pour tous ceux qui n'ont pas accès à l'église et à ses chapelles (LT du 13.08.1999).

Raconter des histoires, justement, Nicolas Lindt, ça le connaît. Né à Meiringen, l'homme se lance d'abord dans le journalisme à Zurich. En ces années 70, «l'atmosphère était très politique, très chargée émotionnellement». Le jeune homme qui est alors communiste - «mais à la Mao, pas à la soviétique», précise-t-il - milite dans la rue. «C'était très spontané, plein de fantaisie, de créativité.» Au bout de quelques années, Lindt comprend qu'il n'est pas fait pour la politique. Mais pour «raconter des histoires».

Suit une retraite dans les montagnes glaronaises de Braunwald. Il écrit. Des contes inspirés de faits réels qu'il publie dans la presse alémanique, comme cette brève sur une paysanne du Muotathal mortellement foudroyée alors qu'elle sonnait la cloche de l'église, qui lui inspirera un récit paru dans la Neue Zürcher Zeitung et dans son livre «Aus heiterem Himmel». Nicolas Lindt continue d'écrire et déménage à Wald.

«C'est toujours là que je rencontre un nouveau couple pour la première fois», sourit-il en montrant une table du Bleiche Wald, le restaurant où il a ses habitudes. Pour des questions d'organisation: de deux, trois mariages, Nicolas Lindt est passé à plus d'une cinquantaine par an. Par le bouche-à-oreille et via son site Internet, il est devenu une référence dans l'univers changeant des cérémonies. «Mon succès est lié à ma manière de faire, mais surtout au besoin qu'ont les gens de se marier autrement, de créer quelque chose de festif et de personnel. Ils apprécient que je ne vienne pas du monde théologique, que j'utilise mes mots à moi. De plus en plus de couples sont conscients qu'il existe une alternative à l'Eglise.» Qui ne vit pas toujours sereinement cette concurrence nouvelle. «Certains prêtres refusent de me prêter le lieu de culte. Mais il y en aussi qui m'envoient des couples.»

Généralement, c'est entre novembre et juin que le célébrant rencontre les futurs époux une première fois. Pendant plusieurs heures, les fiancés relatent leur histoire. «Ils se livrent énormément. C'est parfois si dramatique que les larmes surgissent», sourit-il. Le lendemain, Lindt réécoute l'enregistrement et couche leur histoire sur le papier. Il ne les reverra pas avant le mariage, «le dessert», comme il dit. Ses week-ends de mai à octobre, il les passe donc à sillonner la Suisse alémanique, parfois jusqu'au Tessin ou en lisière de la Suisse romande. Il lui arrive également d'être sollicité pour des baptêmes ou des enterrements. Mais Lindt n'apprécie pas les cérémonies funéraires, qui lui prennent de l'énergie, «alors que les mariages en donnent».

Après le récit, l'échange de vœux et d'anneaux. Le marieur a proscrit le «Oui», qu'il a remplacé par «Je le veux». Il refuse aussi de prononcer «jusqu'à ce que la mort vous sépare»: «Je ne peux pas prendre cette responsabilité.» Surprise et scepticisme sont souvent au rendez-vous, notamment de la part des invités plus âgés. «Mais en général, ils finissent par apprécier. De toute façon, je raconte surtout l'histoire pour les mariés, pour leur donner la conscience de leur amour. Je crois, oui, que quelque part sur Terre nous avons notre moitié. Qu'un jour nous trouvons cette personne et que nous le savons.»

On l'aura compris, ce géant roux est un grand romantique. «Le côté Lebensschnittpartner, comme on dit chez nous, ces tranches de vie avec des partenaires différents, je trouve cela triste. Trop de couples laissent tomber très vite.» Lui, il est marié depuis 1987. «J'ai cette expérience d'une relation longue, riche et combative. Le prêtre est-il plus légitime que moi? Ce qui compte pour moi, c'est l'expérience.»

A force, il a relevé certains points communs chez ceux qui emploient ses services. «Ils ont passé la trentaine, ils ont déjà vécu des relations ou même des mariages. La seconde fois, l'engagement est plus profond, plus conscient.» Des détails? «La plupart d'entre eux n'ont pas couché ensemble le premier soir. Et pour les femmes, beaucoup sont passées d'une relation fusionnelle à quelque chose de plus calme, de moins flamboyant, mais de plus réaliste.»

Aujourd'hui, Nicolas Lindt vit peu ou prou de ce métier de marieur, facturé entre 1300 et 1400 francs par union. Même si la concurrence est de plus en plus forte. «Un théologien s'est même mis à proposer aux couples de raconter leur histoire. Mais ça ne m'inquiète pas.» Parallèlement, il met la dernière main à un manuscrit entamé il y a plusieurs années. «Mon livre se déroule sur une journée et parle d'un écrivain qui pourrait être moi. Des choses qui lui arrivent, de l'amour entre sa femme et lui, comment ça continue à marcher alors que les enfants sont arrivés...» Une pause. «Mais avec une famille de quatre enfants, ce n'est pas facile de trouver le temps d'écrire. Avant d'être écrivain, marieur, époux, je suis père.»

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