Vigilance

A l'endroit fixé pour le rendez-vous, Mitch s'est assis face à l'entrée. Vue panoramique sur les allées et venues. Cool. Jus d'orange pressé sur la table. «Simple hasard, même si je conserve mes réflexes en dehors des missions. Un peu comme un ébéniste qui détaillerait avec l'œil du professionnel cette armoire que vous trouvez seulement jolie. Moi, mon métier, c'est de sentir les ambiances qui entourent mon client, d'être attentif aux mouvements, aux gens. D'anticiper sur tout ce qui peut attenter à sa quiétude ou à sa vie.»

Golfe

L'été à Genève. Combien de familles du golfe Arabo-Persique viennent y chercher le «frais», comme chaque année depuis des lustres? Trop pour les sociétés locales spécialisées dans la protection rapprochée. La «PR», comme on dit dans le milieu. Elles sont obligées de sous-traiter à des free-lances qui œuvrent le reste de l'année en solo pour le compte de businessmen plus ou moins louches, plus ou moins menacés, de passage en Suisse. Mitch est de ceux-là. La trentaine taillée en V, cheveux courts, regard aiguisé, des biceps plein les manches d'un tee-shirt noir qui paraît étriqué tellement le gars a le physique de l'emploi: voilà six ans qu'il s'est lancé dans une activité qui le titillait depuis son adolescence. «La crise des années 90 et une formation ad hoc en France ont fait le reste.»

Costard

Ah, le tee-shirt! Des vacances pour le corps, comparé à la tenue de travail de rigueur: le costard-cravate est incontournable pour les familles du Golfe, quelle que soit la chaleur du jour ou de la nuit. «Je te jure! Pour travailler sans cravate, il faut vraiment que tu aies un TRÈS bon rapport avec ton client. Il m'est arrivé de devoir faire le pied de grue sous un soleil de plomb pendant des heures en pantalon et veste sombres à surveiller des enfants au bord du lac. J'en ai eu mal au crâne pendant deux jours.» Parenthèse vestimentaire. «Les Américains, c'est encore pire. C'est Men in Black! Reconnaissables à des kilomètres. Celui qui porte le fusil-mitrailleur aura un long manteau, etc. Les Israéliens, eux, ont tout compris au métier: un tee-shirt, et par-dessus une chemise ouverte pour dissimuler leur arme. C'est simple, fonctionnel, efficace.»

Pistolet

Mitch, lui, n'a de toute façon jamais eu à sortir son arme en «situation de confrontation». Un pistolet Glock de fabrication autrichienne. «Personne dans la profession ne travaille avec un revolver, qui pourtant ne s'enraie jamais: trop petite contenance (6 coups contre 14-15) et trop lent à recharger.» La seule fois qu'il l'a eu au poing, c'était pour faire le tour de la propriété d'un client qui se savait menacé et autour de laquelle un rôdeur avait été repéré. A Genève, les cas sont rares de gardes du corps qui ont dû sortir la quincaillerie. En matière de coups de feu, on parle d'un gars qui s'est tiré dessus en nettoyant son arme. Pas très glorieux.

Réserve

Quand la haute saison estivale de la protection rapprochée approche, vers mai-juin, les familles du Golfe contactent leur homme de confiance à Genève. Selon la durée du séjour et la taille de la famille, celui-ci a pour mission de mettre sur pied une équipe pouvant atteindre une vingtaine de personnes. Chauffeurs ou gardes du corps à proprement parler, chacun sera affecté à une tâche spécifique par petits groupes, de jour comme de nuit. Escorter les femmes pendant leur shopping. «Nous sommes toujours accompagnés d'un proche de la famille. Un homme, qui fait office d'intermédiaire, car on ne s'adresse jamais directement à une femme arabe.» Tenir à distance les importuns et autres dragueurs quand les filles arpentent les quais dans le flot des fêtards. «Des jeunes, beaucoup de Maghrébins, les hèlent en arabe, ou essaient de leur pincer les fesses. Souvent, ils nous cherchent aussi, pour voir comment on réagit. En l'occurrence, toujours avec calme, pour bien signifier qu'on n'est pas là pour rien. Parfois, un petit coup de spray au poivre calme les plus entreprenants.» Veiller sur les enfants quand ils jouent dehors. «Quoique dans ce cas, nous sommes rarement impliqués dans ce qu'on appelle le premier cercle de surveillance. Ce sont les proches de la famille qui vont jouer avec eux dans le bac à sable ou qui montent dans les carrousels, pas nous.» L'intermédiaire est également présent quand les filles sortent en groupe. «Pour demander un peu plus de distance avec la PR si nécessaire. Il faut reconnaître que les filles sont en général très belles. Certains de mes collègues se sont déjà fait brancher. Moi, jamais. Une chose est sûre: les femmes arabes sont toujours prévenantes envers nous, attentives à ce qu'on nous serve un rafraîchissement quand il fait chaud.»

Missions

En fait, résume Mitch, il y a deux types de missions: celles qui impliquent un risque minime, et celles où le garde du corps est «un mal nécessaire». «Dans le premier cas, tu es là pour le show. Parce que ton client est tellement riche qu'il éprouve le besoin de montrer qu'il doit protéger ses valeurs. S'il croise une connaissance entourée de 10 gardes du corps, il est capable de faire doubler son escorte rien que pour paraître plus important. Dans le deuxième cas, tu es en alerte à la table d'à côté, devant la chambre de l'hôtel où ton client se paie une call-girl, aux toilettes du restaurant quand il a un besoin. Tu deviens emmerdant, ça peut occasionner quelques tensions. Mais d'une certaine manière, tu lui rappelles qu'il a un problème.»

Frais

Pistolet Glock, spray au poivre, bâton télescopique, système de communication. La panoplie du garde du corps inclut aussi le téléphone portable pour parer à toute éventualité, mais aussi pour organiser l'alpha et l'oméga du séjour: appeler un taxi, connaître l'horaire d'un spectacle, réserver une table pour 22 h 30 à tel ou tel endroit de la ville. «Certains clients prennent en charge ces frais. D'autres pas. Ajouté aux commissions que nous sommes tacitement obligés de reverser aux sociétés qui sous-traitent, ce genre de frais fait que l'activité n'est financièrement intéressante que quand on travaille en solo, directement pour son client. A moins de 500 francs la journée, je décline.»

Avenir

Ce qui arrivera après l'été. En six ans, Mitch s'est constitué son propre réseau, qui s'étoffe d'année en année, au fur et à mesure que le bouche-à-oreille fait son œuvre. «Grâce à eux, je gagnerai peut-être ma vie jusqu'à 40 ans. Toujours sur la brèche, prêt à partir sur un simple coup de téléphone pour une mission dont je connais le début, jamais la fin. Ou peut-être déciderai-je de me reconvertir pour avoir une vie de famille un peu plus stable.»