On a vu Gisèle partout. On a vu Karen Elson partout aussi. Erin, la belle Erin, celle qui pose pour les campagnes Armani, on l'a vue partout également, promenant sa mélancolie aristocratique et son inégalable plexus linéal – assurément, cette fille de prolétaire, née dans la banlieue de Birmingham, possède le plus noble, le plus troublant plexus linéal du monde… C'est ainsi, dans un cortège de top-modeles devenu habituel, que Milan voit s'achever ses défilés pour le prêt-à-porter automne-hiver 2001-2002. Vedettes à la queue leu leu sur les podiums. Célébrités en rang d'oignons dans la salle – comme Stéphanie de Monaco, vue chez E-play, en compagnie d'inconnus non moustachus.

Milan voit son nombre de défilés augmenter encore: 112 shows, sans compter presque autant de présentations marginales. Ce chiffre fait de la cité transalpine l'égale, en volume en tout cas, de Paris. Elle signifie la bonne santé d'un luxe dont le cérémonial fête pile ses 50 ans – le premier défilé de mode «officiel» eut lieu en février 1951, quand l'élégance italienne n'avait pas encore construit sa mythologie.

Et si c'était Prada qui avait présenté l'innovation la plus marquante? La marque à la bande rouge a levé un coin de voile sur ses prochaines boutiques, comme l'a raconté Suzy Menkès, dans le Herald Tribune. Pour donner du lustre au design vert et beige de ses points de vente, Prada a engagé Rem Koolhaas. L'architecte hollandais a été chargé d'aménager les boutiques de Los Angeles, New York et San Francisco. Il a conçu des cabines d'essayage qui pourraient gommer ce que le shopping peut avoir de désagréable. Le client pénètre dans une cabine dont les parois de verre transparent deviennent opaques – ce système spectaculaire existe en Suisse, par exemple chez Ciolina, à Berne. Première nouveauté: un ordinateur décrit au visiteur ce qu'il a sélectionné – taille, matière, etc. Enfin, la machine projette une image du client revêtu des vêtements choisis. Un écran remplace donc le miroir. Finies l'impudeur et les contorsions du déshabillage.

Sinon, au rayon d'un futur tangible, Milan a confirmé un retour à moins de fourrures et de dorures. Les tons chocolat et prune, le violine sourd, les aubergine, les lilas tremblants comme un champ de lavande sous le vent, les ciels très aquarellés dominent, avec les cuirs glacés, les kakis, les beiges qui remisent les couleurs flashes. Miuccia Prada, encore elle, a un peu délaissé ses échappées vers les fluidités années 20 pour ricocher vers plus d'ascétisme structuré – robes strictes, coupes claires, silhouettes en trapèze, monochromes. A lire les commentaires italiens, Bally pourrait enfin récolter le fruit de son lifting avec une collection entre le blanc, l'olive et le brun, plutôt sportive et amoureuse des cuirs. Racheté par LVMH, Pucci retravaille le répertoire de ses imprimés géométriques – une des tendances lourdes à venir. Armani reste fidèle à des coupes très fluides, des vestes longues à boutonnage effacé, avec des peaux traitées dans des gris aciers. Le soir, ses lourds tutus semés de brillants rendent hommage au Picasso de la période bleue. Il faut aller jusque chez Pucci ou, surtout, chez Dolce & Gabbana pour retrouver des couleurs plus vives et des tenues ouvertement sexy – pantalons taille basse à double ceinturage, tops stretch près du corps. Plusieurs marques, comme Roberto Cavalli, continuent à travailler le jean, à l'effranger jusqu'à le rendre flou et comme nimbé d'une buée bleuie. Le noir des eighties revient le matin, à midi, le soir. Blouses floues, transparences inusables. Quant à l'accessoire vu chez Bluemarine comme chez Prada ou Dolce & Gabbana, c'est la toque de fourrure, façon David Crockett, portée si possible avec sa queue de raton laveur, et à assortir avec des moufles aussi patapoufesques que des paluches de yeti. C'est peut-être la seule toquade d'une Milan qui semble filer droit, à grandes enjambées masculines, déprise de son luxe de poule sonnante et trébuchante, abandonnant les hybridations aux hommes, reléguant les métissages au grenier des carnavals obsolètes.