Le procès du cannibale de Rotenburg, ouvert à Kassel le 3 décembre 2003, entre dans sa phase décisive. Les derniers témoins ont été auditionnés cette semaine et les plaidoiries seront tenues lundi prochain. Ceux qui ont connu l'accusé, Armin Meiwes, ont tous décrit une personne joviale, agréable, sympathique, toujours prête à rendre service. Un homme très intelligent dont les bonnes manières étaient appréciées de tous. Le gendre idéal en quelque sorte. Ce masque cache pourtant une personnalité profondément perturbée depuis l'enfance. Vendredi, le psychiatre Georg Stolpmann, de l'Université de Göttingen, a décrit les graves déviances psychiques qui ont amené l'accusé à réaliser son fantasme de tuer, dépecer et manger un de ses semblables, certes avec son consentement.

Armin Meiwes a 9 ans quand son père quitte sa famille sans plus jamais donner de nouvelles. Ses deux frères aînés, nettement plus âgés que lui, quittent vite le toit familial. Le petit garçon se sent abandonné. Il tombe sous la coupe d'une mère dominatrice qui entrave le développement de sa personnalité comme elle a annihilé celle de son mari – «il n'était pas nécessaire, il était juste un nom», a-t-elle écrit au sujet de son époux. Tantôt elle infantilise son fils, tantôt elle l'opprime. «S'il se rebellait contre son autorité, il courait le risque d'être détruit», explique le psychiatre. Cette relation dépourvue d'affectivité et d'émotions provoque des dégâts. L'enfant se réfugie dans son monde intérieur. Il apprend à surmonter ses frustrations en développant une stratégie de survie: il doit manger un autre homme pour ne pas être mangé. Ainsi développe-t-il ses premiers fantasmes qui fétichisent la chair humaine. Armin s'invente un frère fictif, Franky, et il rêve qu'il l'abat et le mange. Avoir ce frère en lui pour exister: ce fantasme ne le quittera plus.

L'accusé reste auprès de sa mère jusqu'à son décès en 1999. Ce n'est pas un hasard, dit le psychiatre, si Armin Meiwes s'engage dans l'armée où il travaillera plusieurs années. Les structures rigides et hiérarchiques, qui a priori nient la personnalité de l'individu, lui conviennent. La disparition de sa mère ne le libère ni de son fantasme, ni de son extrême difficulté à nouer des relations sociales et affectives autres que superficielles. Il a successivement trois amies, mais n'éprouve aucune attirance sexuelle pour elles. Après l'échec de ces relations embryonnaires, conscient de sa bisexualité, il se tourne vers Internet et cherche sur la Toile un homme qui pourrait lui permettre de réaliser enfin son fantasme.

Dans sa quête, Meiwes entre en contact avec 204 personnes intéressées par sa proposition macabre. Il rencontre cinq candidats. Il surmonte parfaitement ses frustrations quand ceux-ci renoncent à aller jusqu'au bout du programme. Jamais il ne pense à recourir à la violence pour contraindre un partenaire vacillant. L'accusé «romantise» la mort de sa victime, forcément non-violente. Patient, mentalement solide, il ne dévie à aucun instant de son objectif. Sa persévérance renvoie à l'«idéal d'autarcie» qu'il a développé au contact de sa mère. Enfant, il a appris à ne compter que sur lui-même pour résoudre ses problèmes et ses crises. Il cultive volontiers de lui-même l'image d'un individu qui réussit toujours à obtenir ce qu'il veut.

Quand Armin Meiwes tombe enfin sur un partenaire déterminé – un ingénieur berlinois –, à aucun moment il ne développe d'empathie à son égard. «Les motifs de son partenaire ne l'intéressent pas», souligne le psychiatre. L'accusé a agi par égoïsme, pour satisfaire son fantasme, incapable d'émotion pour le sort de sa victime, mais avec une lucidité effrayante, retient l'expert. Il était pleinement conscient de commettre un crime pouvant le conduire en prison. Tuer n'était qu'un mal nécessaire pour passer à l'essentiel: dépecer sa victime puis la manger. A cet instant, explique le psychiatre, Armin Meiwes satisfait un instinct de pouvoir et de domination assorti d'une jouissance sexuelle. Sa parfaite maîtrise est à peine restreinte par l'excitation qu'il ressent. L'expert est formel: Meiwes aurait renoncé à tuer sa victime si celle-ci avait au dernier moment retiré son consentement.

Pour le psychiatre, l'accusé est pénalement pleinement responsable de son acte. Aucune défaillance mentale ou psychique ne restreint sa responsabilité d'avoir tué son partenaire, certes avec son consentement. Quelle infraction retiendra la cour? Son avocat l'a répété, il plaidera le meurtre à la demande de la victime (cinq ans de réclusion au maximum). C'est la version la plus douce du meurtre dans le code pénal allemand. Ce délit suppose toutefois que l'auteur, en proie à un conflit de conscience, ait agi avec des mobiles honorables – l'euthanasie. Mais l'expertise psychiatrique montre sans ambiguïté que les motifs d'Armin Meiwes n'avaient rien à voir avec l'altruisme.

Même si le cannibalisme n'est pas reconnu comme délit, la cour n'est pas dépourvue d'instruments. L'expertise psychiatrique et celle délivrée par un autre médecin spécialiste des troubles de la sexualité ont mis en évidence la perversion sexuelle qui caractérise le comportement de l'accusé. Le meurtre par plaisir sexuel peut être sanctionné par 15 ans de réclusion au maximum. Le verdict est attendu pour le 30 janvier.