Psychologie versus spiritualité. Laquelle de ces deux disciplines m’aidera-t-elle à aller mieux? se demande le quidam occidental qui, contrairement à son ancêtre du Moyen Age, a le choix. Née officiellement au XIXe siècle en tant que «sciences humaines», la psychologie décrypte la vie mentale de l’individu et procède de manière cognitive, par enquête et raisonnement. Elle plonge dans le passé du patient pour défaire ses nœuds et autres conditionnements.

Née officiellement lors de la Première Guerre mondiale – avant, on parlait de piété ou de dévotion –, la spiritualité vise de son côté à relier l’être humain à des entités supérieures en vue d’une réparation et, surtout, d’un soutien au quotidien. Autrement dit, l’une questionne quand l’autre répond.

Méditation, spirituelle ou non?

Ce n’est pas si simple, nuancent de concert l’éminent docteur en théologie Dominique Salin ainsi que le sophrologue genevois Denis Inkei. La «psychologie positive», apparue dans les années 1940, privilégie les solutions sur l’introspection. Tandis que, du côté de la spiritualité, une discipline comme la «théologie mystique», rendue célèbre par le moine Abélard, valorisait déjà au XIIe siècle «l’expérience spirituelle», donc «le moi et la vie» sur la théologie.

Pareil pour la méditation aujourd’hui. Quand certains adeptes parlent d’une simple technique laïque de pleine conscience pour être serein et à son affaire, d’autres voient dans cette pratique une manière de se connecter au cosmos et aux forces de l’univers. Un constat, quoi qu’il en soit: spirituelles parce que religieuses – l’inverse n’est pas vrai –, les Eglises traditionnelles souffrent d’une désertion au profit de courants plus créatifs et plus ouverts.

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Ironie de l’histoire. Dans De la spiritualité et du psychologique, brillant article la revue Etudes paru en 2013 et relayé par le site Cairn.info, Dominique Salin montre que la psychologie est née de la religion. Alors qu’au Moyen Age la psyché humaine ne se conçoit pas en dehors de l’Esprit sain, à la fin de la Renaissance, influencés par la philosophie qui commence à prendre son autonomie, des courants humanistes «s’intéressent de plus en plus à l’expérience subjective de l’individu».

C’est que la Réforme est passée par là, marquant la naissance de la modernité avec ses premiers symptômes de désenchantement du monde et de laïcisation des esprits. «L’homme commence à s’affirmer face à Dieu et bientôt contre lui», note Dominique Salin, qui poursuit: «La distinction se creuse entre l’ordre de la nature qui a de moins en moins besoin de Dieu pour fonctionner et l’ordre du spirituel qui sera de plus en plus compris comme surnaturel, voire miraculeux et magique.»

Se regarder croire

Le switch est intéressant. Pour les grands spirituels du Moyen Age comme Maître Eckhart, l’union à Dieu ne se faisait pas au niveau des trois facultés de l’âme énoncées par Aristote – la mémoire, l’intellect et la volonté –, mais dans ce qu’ils appelaient «l’essence» ou le «château» de l’âme, une sorte de «sanctuaire qui échappait au regard intérieur». Ainsi, on croyait, mais on ne se regardait pas croire. Alors qu’à partir du XVIIe siècle, le croyant «va chercher à analyser, avec une curiosité de plus en plus passionnée, l’impact de la grâce en se demandant: «A quel moment Dieu a-t-il agi en moi, et comment?» Naissance de l’introspection psychologique.

Si la psychologie est née de la religion, elle s’en est vite affranchie pour atteindre, au seuil du XXe siècle, la position radicale de Freud pour qui «le spirituel était soluble dans la psychologie». Vexée, l’Eglise se braque et prétend, encore au milieu des années 1960, que «la grâce se moque de la nature. Il n’y a donc rien d’intéressant à apprendre chez les psychologues. Il faut même se méfier d’eux comme la peste, car ils vous feront perdre la foi.»

La santé, nouvelle divinité

Au fil des années, le fossé a été comblé. Les psychologues se sont ouverts à des thérapies comportementalistes qui favorisent les solutions sur l’introspection et ont de plus en plus admis que «toutes les approches, même les plus originales, sont légitimes tant qu’elles débouchent sur de bons résultats». Du côté religieux, les hiérarchies ont reconnu que «dans l’expérience personnelle du chrétien, le spirituel et le psychologique sont mêlés», d’autant plus que les formateurs, dans les séminaires et les noviciats, ont «psychologisé» leur enseignement. Surtout, la spiritualité s’est démocratisée et démultipliée, élargissant le spectre des croyances à la notion de quête intime et de guérison, conformément au culte de la santé devenu aujourd’hui une priorité, sinon une nouvelle divinité.

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Pourtant, dans l’imaginaire collectif, un antagonisme demeure entre analyse et croyance. Comme si l’une nuisait à l’autre. Denis Inkei comprend cette méfiance. Lui-même, comme sophrologue et formateur, se limite à cinq séances avec chacun de ses patients pour ne pas créer d’attachement et refuse l’idée qu’il pourrait «changer la vision du monde de cette personne».

Sectes, les trois alertes rouges

«Dans une période de fragilité comme celle que l’on traverse aujourd’hui, l’individu peut très vite chercher des réponses à l’extérieur, s’en remettre à une idéologie rassurante.» Le thérapeute, qui pratique essentiellement des techniques anti-stress agissant sur le système nerveux et le cerveau, donne trois conseils pour éviter une telle dérive. «Une alerte rouge doit s’allumer dès qu’un «thérapeute» ou «maître spirituel» prétend qu’il a raison et que les autres ont tort; qu’il cherche à séparer le patient de ses proches et de ses habitudes; qu’il énonce une critique globale du système.»

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Sinon, Denis Inkei n’oppose pas psychologie et spiritualité. «Tout dépend du patient. Si ce dernier cherche à comprendre pourquoi il ne va pas bien, il ira voir un psychologue. Mais s’il cherche un soulagement immédiat, il se tournera plutôt vers une pratique spirituelle.»

Se penser seul et unique? Illusoire!

Le sophrologue a beau être un pragmatique qui donne notamment des séminaires en entreprises afin de gérer le stress, il valorise «l’élévation de l’esprit pour sa capacité à connecter l’humain à des forces invisibles». «Mais j’intègre le corps dans l’esprit. Souvent, la religion comme la psychologie ont oublié le corps. Or, en modifiant la respiration ou la posture, on peut se libérer d’émotions négatives et accéder à une conscience de soi et des autres fine et puissante.» De toute façon, poursuit le thérapeute, il est illusoire de se penser seul et unique. «Qu’on le veuille ou non, nous dépendons des autres et les autres dépendent de nous. Ainsi, toutes les croyances qui peuvent nous aider à nous réunir plutôt qu’à nous séparer sont les bienvenues.»

S’élever sans entraves

Nous réunir? Que pense-t-il du déclin de la religion chrétienne dont le but était précisément de «faire Eglise», de rassembler des fidèles? «La religion offre des outils d’une grande spiritualité et est parvenue à construire une communauté. Mais la notion de groupe constitué implique des limites politiques et sociales qui posent problème aujourd’hui. Je crois que le «fidèle» occidental du XXIe siècle a envie de s’élever en toute liberté, plus en lien avec la nature et des entités cosmiques qu’astreint à des dogmes historiquement marqués.» En 1968, on voulait jouir sans entraves. En 2021, on veut s’élever sans entraves.