«Attaque cérébrale due à la migraine»: le titre de l'article d'une colonne paru dans le journal Construire est très inquiétant pour une personne sujette à la migraine. La suite n'arrange rien. Selon une découverte américaine, ce risque serait deux fois plus élevé chez les migraineux. Et huit fois plus élevé chez les femmes migraineuses sous pilule, écrit l'auteur. L'auteur? La firme pharmaceutique Pfizer.

Le géant du médicament veut désormais s'adresser directement au public. Depuis quelque temps sa démarche s'est américanisée, avec notamment des campagnes d'affichage sur l'impuissance et la vessie hyperactive (LT du 16.022006). Avec cette dernière campagne, Pfizer franchit une nouvelle étape en effrayant les personnes concernées.

«Une de mes patientes est venue consulter après avoir lu cet article, elle était paniquée. Elle croyait qu'il s'agissait d'une chronique médicale car il y avait une photo et le texte était signé. Je trouve ce procédé inadmissible car c'est un amalgame de demi-vérités», s'indigne un médecin généraliste genevois.

Il faut dire que le texte fait mouche. «J'ai eu une migraine il y a deux jours. Lorsque j'ai lu ce texte j'ai eu peur. J'ai décidé d'aller consulter alors que j'essaie habituellement d'éviter d'aller chez le médecin», raconte une jeune femme.

C'est bien ce que conseille la firme: «Pensez à consulter», écrit-elle habilement. Car en Suisse, comme en Europe, la publicité à destination du grand public est interdite pour les médicaments soumis à ordonnance.

Chez Pfizer on se défend de vouloir affoler inutilement la population. «Nous jouons notre rôle en informant les gens des dangers d'une maladie», affirme Martin Weilenmann.

Le but de la firme n'est-il pas avant tout de promouvoir ses produits? «C'est très indirect. Nous sommes actifs, il est vrai, dans les domaines où nous avons des médicaments, répond le porte-parole. Mais nous ne sommes pas les seuls sur le marché. Et je puis affirmer, la main sur le cœur, que nous n'avons pas réalisé un centime de vente supplémentaire avec ce type de campagne.»

Les migraineux courent-ils réellement un risque accru d'attaque cérébrale? En fait, la «découverte» à laquelle se réfère Pfizer est un article du British Medical Journal publié le 20 décembre 2004. Il passe en revue 14 études publiées sur le sujet. Les auteurs estiment que celles-ci «suggèrent» un risque relatif d'attaque cérébrale augmenté de 2,16 chez les migraineux et de 8,72 chez les femmes souffrant de cette maladie et qui prennent des contraceptifs. Ce sont bien les chiffres cités dans l'article de Pfizer. La conclusion des chercheurs est toutefois très prudente. Leur analyse ne leur ayant pas permis de prouver une corrélation entre le début de la migraine et le diagnostic d'attaque cérébrale. Ils soulignent la nécessité de poursuivre la recherche.

Les migraineuses ont-elles oui ou non du souci à se faire? On peut vraiment banaliser ce risque, selon Pierre-Antoine Jauslin, neurologue à Genève: «Les femmes migraineuses ont un tout petit risque supplémentaire d'avoir une attaque cérébrale, mais il est infime. Pfizer fait un grand cas d'une toute petite chose. Ce qu'ils disent n'est pas complètement faux mais c'est déformé. Ce sont des propos alarmistes.»

En fait la pilule favorise plus la thrombose, soit la formation de caillot dans le sang, que la migraine, et malgré tout le risque reste faible. La cigarette est aussi thrombogène. Si bien qu'une migraineuse devrait choisir entre prendre la pilule ou fumer.

C'est donc la femme migraineuse de plus de 35 ans, fumeuse et sous traitement hormonal qui court un risque accru d'accident vasculaire cérébral (AVC). «Comme le risque d'AVC est faible dans cette tranche d'âge, il reste faible même en tenant compte de ces facteurs aggravants, explique Julien Bogousslavsky, chef de la neurologie au CHUV. Le risque relatif évoqué, de 2 ou 8, peut sembler grand, mais il ne multiplie que des poussières. Quant au risque absolu, on ne le connaît pas. A Lausanne, nous avons deux à trois cas par an pour un bassin de population d'un million de personnes.»

Ironie, ce n'est pas en prenant des antimigraineux que l'on peut prévenir les risques d'attaque cérébrale. Ils ne traitent que les symptômes, or la migraine affecte le système nerveux central. «Il faut un traitement de fond, poursuit le professeur. Nous utilisons des médicaments qui ne sont pas prévus pour cet usage comme certains antiépileptiques, une catégorie d'antidépresseurs - ce qui ne veut pas dire que les migraineux dépriment - et des bêtabloquants.»