«Ce genre d'erreur est un acte grave qui nuit aux fondations de la science.» En livrant vendredi les conclusions préliminaires de leur enquête, les experts chargés du «dossier Hwang Woo-suk» n'avaient pas de mots assez forts pour dépeindre les conséquences potentielles de cette affaire de fraude. Selon eux, ce professeur de l'Université nationale de Séoul a sciemment falsifié une grande partie de ses recherches publiées en mai dans la prestigieuse revue Science, et qui l'avaient rendu célèbre.

Le chercheur sud-coréen y annonçait avoir développé, par clonage thérapeutique, onze lignées de cellules souches d'embryon «taillées sur mesures» pour les patients. Une percée ouvrant des perspectives thérapeutiques inédites. Mais les données pour neuf de ces onze lignées auraient été inventées. Quant aux deux autres, des analyses montreront si elles ont bien été clonées, comme le soutient encore Hwang, qui a déjà démissionné (LT des 17 et 24 décembre).

Vétérinaire de formation, ce biologiste s'est lancé dans ces recherches dans les années 90, alignant des résultats manifestes, comme le clonage d'une vache en 1999. Depuis, idole nationale, il bénéficiait d'un large soutien financier de l'Etat sud-coréen. «Ce chercheur devait subir une pression énorme, qu'il n'a pas supportée, analyse Patrick Aebischer, président de l'EPFL. La trop grande certitude d'obtenir les résultats escomptés, la peur de se faire devancer, et la course à la gloire, attisée par une médiatisation extrême, peuvent expliquer son geste. C'est tout le système qui est impliqué.» Publier dans Science ou Nature suffit en effet souvent à assurer une carrière.

Dans les milieux scientifiques, sans excuser cette supercherie, on la qualifie plutôt d'anticipation frauduleuse que d'affabulation: «Tous les chercheurs savent que les résultats prétendument obtenus par Hwang sont possibles, explique Denis Duboule, embryologiste à l'Université de Genève. Les étapes pour y parvenir ont toutes été décrites, mais séparément. Ne manquait que quelqu'un pour réaliser l'expérience de A à Z.» «Mais la «beauté» de la science, c'est qu'il a fallu seulement six mois pour découvrir la tricherie», se réjouit Patrick Aebischer, en soulignant combien il est indispensable de reproduire les résultats publiés.

Cette affaire a un retentissement d'autant plus important qu'elle touche un secteur prometteur, mais aussi médiatisé à outrance et trop vite présenté au grand public comme la panacée médicale. Risque-t-elle d'écorner cette image, voire de porter ombrage à tous les scientifiques concernés?

«Non, tranche l'éthicien Alex Mauron. Le clonage thérapeutique est un des aspects liés aux cellules souches, mais pas le plus important. Qu'un seul individu commette une fraude est grave, mais ne remet pas tout en question. L'importance de la recherche n'est pas mesurée à l'image qu'elle a auprès du public, sinon il aurait fallu donner raison à l'Inquisition contre Galilée.»

Dans la galaxie des publications scientifiques, ce scandale soulève toutefois des questions, d'autant plus qu'il en rappelle un autre. En 2002, Jan Hendrik Schön était démasqué; ce physicien allemand avait truqué une dizaine d'articles dans plusieurs publications scientifiques, dont Nature. Et comme dans le cas de Hwang, ses travaux révolutionnaient son domaine de recherches, les matériaux supraconducteurs.

Face à des découvertes aussi cruciales, il n'est pas rare que les principales revues, qui se livrent une concurrence acharnée, fasse une entorse à leur protocole dit de «peer review» (révision par les pairs). D'ordinaire, les articles leur étant soumis sont transmis à plusieurs réviseurs, qui en évaluent la pertinence. Or cette démarche peut prendre des mois. Craignant de se faire brûler la politesse, les revues privilégient parfois la «voie rapide»: des révisions plus directes, mais moins approfondies.

«C'est vraisemblablement de cette manière qu'a été traité l'article de Hwang, estime Denis Duboule, lui-même réviseur pour Science. Or face à de tels résultats plus que plausibles, il est très difficile, sur le papier, de déceler la fraude.»

Cette affaire peut-elle mettre en cause ces processus de publication? «Incontestablement, estime le neurobiologiste français Marc Peschanski, dans un entretien au Monde. Pour des travaux de cette nature, qui peuvent être à l'origine d'une révolution, il faudrait une obligation de preuve absolue; la seule relecture par des pairs devrait être complétée par des contrôles biologiques. [...] Evidemment, des revues comme Nature ou Science ne sont pas favorables à ce type d'organisation, qui leur fait perdre leur rôle et leur pouvoir.»

De tels contrôles s'avèrent «impossibles pour des questions d'organisation», contrecarre Denis Duboule, qui assure que le «peer review», la plupart du temps très fiable, constitue le «moins mauvais des systèmes». Le président de l'EPFL, lui, plaide pour une autre solution: «Face à des recherches aussi fondamentales, les revues, au lieu de se concurrencer sur le plan commercial, devraient plus souvent s'accorder pour les publier ensemble, comme elles l'ont déjà fait dans certains cas. Cela laisserait davantage de temps pour mener les vérifications nécessaires.»

A la rédaction Science, on se refuse à tout commentaire. Sur le site internet de la revue américaine, l'éditeur en chef Donald Kennedy minimise: «Le journal n'est pas une instance à même de mener l'enquête. Nous attendons les conclusions finales des experts avant de tirer les nôtres.»

D'ici là, le retrait formel de l'article incriminé suit son cours, tel que l'a demandé Hwang Woo-suk. Mais d'aucuns, tel Patrick Aebischer, ne seraient pas étonnés que cette affaire n'engendre d'autres effets collatéraux sur le comité éditorial de la revue.