Entre spectacle politique et politique spectacle, la confusion des genres atteint son comble lorsque l’on assiste, entre deux «vrais» débats présidentiels, au «faux» débat qui s’est joué début octobre entre Bill O’Reilly et Jon Stewart. Ces deux poids lourds médiatiques sont classés, respectivement, numéro 3 et 4 au Top 50 des hommes de télévision les mieux payés des Etats-Unis. Chacun incarne un extrême du spectre politique. A main droite, l’animateur du O’Reilly Factor, 3 millions de téléspectateurs par soir sur Fox News, majoritairement âgés et conservateurs. A main gauche, Jon Stewart, hôte du Daily Show sur Comedy Central, 2,4 millions de téléspectateurs par soir, en majorité jeunes et démocrates.

Le débat-spectacle qui les opposait s’intitulait «The Rumble in the Air-Conditioned Auditorium», en référence au «Rumble in the Jungle» qui a opposé les boxeurs Mohamed Ali et George Foreman à Kinshasa en 1974. Une heure et demie d’intenses passes d’armes, burlesques, mais aussi chargées politiquement. Sur le plan des thèmes abordés, on n’était pas loin de ce que les «vrais» candidats à la Maison-Blanche se sont dit.

Bilan: vu du Web, il n’est pas impossible que le camp démocrate se soit trouvé mieux servi par la redoutable vivacité d’esprit de Jon Stewart que par la performance soporifique de Barack Obama lors du premier débat.

Ce genre d’événements, de happening médiatico-politico-humoristique, il s’en tient toujours plus souvent en périodes électorales, et notamment à l’initiative de Jon Stewart et de son comparse Stephen Colbert, un ex du Daily Show qui anime aujourd’hui sa propre émission sur Comedy Central. Par exemple, les deux hommes ont organisé en 2010, pendant la campagne des élections de mi-mandat, un «rassemblement pour rétablir la santé mentale et/ou la peur» à Washington D.C., en réponse à l’initiative d’un animateur conservateur de Fox News, Glenn Beck, qui avait de son côté organisé un très sérieux «rassemblement pour rétablir l’honneur de l’Amérique» quelques mois plus tôt.

Dans un autre genre, Stephen Colbert a créé l’an dernier son propre «Super PAC», l’un de ces «comités d’action politique» permettant de lever anonymement des fonds et permettant aux lobbies économiques d’abreuver sans limites le camp politique de son choix. Intitulé «Americans for a Better Tomorrow, Tomorrow», ce fonds comique a récolté plus de 1 million de dollars en janvier. L’argent a servi, entre autres, à Stephen Colbert pour se présenter durant les primaires comme candidat à «la présidence des Etats-Unis de Caroline du Sud», et de produire une publicité affirmant que Mitt Romney était un tueur en série. Conçu comme un instrument pédagogique pour mettre en évidence les ressorts financiers des campagnes politiques, ce Super PAC a valu cette année à Stephen Colbert un prix Peabody, récompensant un service public rendu par un média.

A travers ce type d’actions, l’humour satirique de gauche démontre une puissance politique inédite. Et d’autant plus troublante qu’une étude du Pew Research Center, un centre d’études sociologiques, indiquait en 2007 qu’un nombre croissant de personnes entre 20 et 30 ans recourent au Daily Show comme principale source d’information. Et que Jon Stewart se plaçait en 4e position des journalistes les plus respectés de la sphère médiatique (alors qu’il est animateur). Un constat dont on pourrait s’alarmer s’il n’était pas clair, par ailleurs, que le Daily Show s’adresse à un public disposant déjà d’une excellente culture générale politique. L’émission, en effet, est impossible à apprécier si l’on ne suit pas l’actualité américaine de près.

Reste que le succès de la satire politique et de la critique des médias dont Jon Stewart et ses comparses se sont fait une spécialité démontre peut-être le cynisme de toute une génération. «Il y a sans doute dans la satire politique un côté désespéré, au sens postmoderne du terme, commente Boris Vejdovsky, professeur de culture américaine à l’Université de Lausanne. Un côté mieux vaut en rire qu’en pleurer. En même temps, il y a chez Jon Stewart et Stephen Colbert un engagement politique toujours plus marqué, une véritable démarche militante. On sent à la fois un désespoir et une échelle de valeurs très forte.»