On le voit maintenant: on a eu sacrément raison de rattacher la formation et la recherche au Département de l’économie. Cela permet au conseiller fédéral titulaire d’opérer des recoupements novateurs entre les différents secteurs de sa compétence. Ce qu’a fait Johann Schneider-Ammann en confiant à la NZZ am Sonntag que le chômage – il est aussi ministre du chômage – croît proportionnellement au nombre de bacheliers. Mieux vaut donc en former le moins possible.

Ça fait à vrai dire longtemps qu’on l’entend dire ici ou là – surtout là, en fait: trop d’instruction brouille les têtes, fait naître de faux espoirs et crispe tout le monde. Comme le fait remarquer le ministre de l’Economie-formation-et-recherche dans la même interview, les gens qui ont reçu une éducation pratique sont plus mobiles, créatifs et pragmatiques que ceux qui sont restés sur les bancs d’école à se bourrer la cervelle de théorie. Et, mais ça c’est moi qui l’ajoute, s’ils se retrouvent sans emploi, ça fait des chômeurs plus agréables, moins prompts à mettre toute la faute de leur infortune sur le dos du système.

Mais quelle place notre ministre de l’Economie-formation-et-recherche réserve-t-il, dans son esprit, à tous ces créatifs mobiles et pragmatiques dont il désire voir augmenter le nombre? Ils doivent, explique-t-il, constituer le socle large et solide d’une pyramide compétitive dont le sommet sera occupé par devinez qui?

Les bacheliers qui ont digéré quatre ou cinq années de théorie supplémentaires dans une université ou une école polytechnique. Oui.

Ça peut paraître un peu paradoxal mais ce n’est qu’une affaire de bonne allocation des ressources: tout le monde n’est pas fait pour les plus hauts degrés d’abstraction mais tout le monde, à sa place, peut être utile au bien commun.

La question restant bien sûr de savoir comment sont attribuées les places. Elle peut sembler hors sujet mais elle a beaucoup à voir avec ce qui préoccupe notre ministre de l’Economie-formation-et-recherche, à savoir la forme de la pyramide.

Comme n’importe quel bénéficiaire d’une bonne formation professionnelle peut le comprendre en moins de temps qu’il n’en faut à un bachelier pour se retrouver au chômage, il n’y a pas trente-six façons d’améliorer les chances de tout un chacun d’accéder au sommet. Il faut persuader une partie de ceux qui y sont déjà installés d’en redescendre – ou dans le cas précis, d’en faire descendre leurs enfants – pour libérer des places. Ou élargir la partie supérieure pour y ajouter quelques sièges pour les plus brillants rejetons de ceux qui forment le socle mobile, créatif et pragmatique de la construction. Et devinez ce qui est le plus facile?

Oui. Ce qui explique pourquoi les pyramides ont eu tendance à s’aplatir dans les dernières décennies, surtout en Suisse romande où on prend absurdement au sérieux des notions comme celle d’égalité des chances. Les effets de ce mouvement sont controversés: pour certains – surtout ici – il permet de mettre à disposition d’une économie plus tertiarisée et plus évolutive les compétences qui lui permettront de rester dans la course, voire de la mener. Pour d’autres – plutôt là – il a tout du marché de dupes: à quoi bon être au sommet de la pyramide si tout le monde vous y rejoint? Et comment résister à la concurrence internationale sans des pyramides aiguisées comme des crocs de lynx?

A priori, c’est une question éminemment technique: déterminer quelle est la meilleure forme des pyramides dans un état donné de l’économie relève de la maçonnerie même si c’est une maçonnerie un peu compliquée. Une bonne formation professionnelle devrait donc y suffire.

Mais j’ai le fort soupçon que les questions techniques n’entrent que très marginalement dans les motifs qui font opter ici pour la première conviction et là pour la seconde. Il y va de notions beaucoup plus larges – et plus vagues – sur la nature humaine et la société que les universités n’ont pas fini de creuser.

Ce qui montre que Johann Schneider-Ammann a bien raison: trop d’idées brouillent les idées.