Technologie

«Le «Quantified Self» produit un nouveau discours autobiographique»

Pour Frédéric Kaplan, professeur et directeur du Laboratoire d’humanités digitales de l’EPFL, nous sommes la dernière génération dont la vie n’aura pas été enregistrée

«Le «Quantified Self» produit un nouveau discours autobiographique»

Pour Frédéric Kaplan, professeur et directeur du Laboratoire d’humanités digitales de l’EPFL, nous sommes la dernière génération dont la vie n’aura pas été enregistrée

Samedi Culturel: Comment analysez-vous cet engouement pour l’auto-mesure?

Frédéric Kaplan: Le Quantified Self est porteur d’une promesse: améliorer notre santé, notre humeur, nos relations aux autres simplement en documentant et en partageant les données de notre vie quotidienne. Nous savons depuis longtemps que l’excès de nourriture ou d’alcool a des effets sur notre rythme cardiaque, que le manque de sommeil joue un rôle dans notre capacité d’attention, que notre consommation de café ou de sucre influe sur notre humeur et que faire du sport, travailler moins ou différemment participent à la régulation et à la maîtrise de notre métabolisme. Ce qui est nouveau, c’est le partage de ces mesures.

L’ère est à la comparaison, au partage de nos données les plus intimes. En quoi cela modifie-t-ille discours que l’on porte sur soi?

Le Quantified Self est à la fois un processus assez intime, une rationalisation de soi, et un nouveau discours autobiographique. Il s’agit d’expliciter ce que nous faisons, comment nous le faisons et ce que nous apprenons par l’analyse de nos propres données. En partageant les données et les motivations, ils construisent un discours sur eux-mêmes qui les motive à continuer le processus. Non seulement ils peuvent bénéficier de l’expérience des autres, mais surtout ils doivent s’efforcer d’agir pour que leurs données reflètent l’image qu’ils souhaitent donner d’eux-mêmes.

Après des années d’innovations technologiques, le «Quantified Self» nous restitue la matérialité de notre propre corps.

On pourrait faire le parallèle avec le milieu du XIXe siècle et le début de l’hygiénisme. En pleine révolution industrielle, ce courant avait renforcé l’importance des valeurs données à la santé, au repos, à la nourriture et au soin du corps en général. Beaucoup de projets de Quantified Self s’inscrivent dans cette même famille de valeurs, mais la grande différence est l’importance accordée aux différences individuelles. Il ne s’agit plus comme au XIXe siècle de développer des stratégies hygiénistes générales, mais de concevoir des démarches personnelles adaptées aux particularismes de chacun.

Qu’est-ce que cette pratiquedit de nous, de notre rapportau corps, aux autres?

Il y a une longue tradition classique qui considère la pratique quotidienne des actes de mémoire comme une sagesse et un art de vivre. Michel Foucault a travaillé sur cette philosophie et a contribué à mieux faire connaître les écrits de Sénèque, Plutarque ou Marc Aurèle, qui considèrent l’écriture de soi comme une hygiène de vie. Plus proches de nous, de nombreux écrivains s’accordent sur l’importance de construire des représentations de sa vie passée pour vivre pleinement son présent. L’automatisation introduite par les pratiques du Quantified Self est certes une forme mémorielle particulière, mais elle s’inscrit dans un courant de pensée qui voit dans la lucidité sur nous-mêmes un facteur de progrès. Je serais curieux de savoir si Rousseau aurait été un adepte du Quantified Self

A l’heure actuelle, de nombreux acteurs du monde numérique récoltent nos données personnelles à notre insu. Le «Quantified Self» n’enterre-t-il pas ce qu’il nous reste de vie privée?

Oui, d’une certaine manière. Mais c’est aussi une première étape vers la réappropriation des données personnelles. La démarche qui conduit à la récolte de données dans le cadre du Quantified Self est le fruit d’un projet personnel. Nous ne donnons pas nos données contre l’accès à un service gratuit, nous choisissons de construire une base de données sur nous-mêmes. En suivant cette logique, il y a beaucoup d’autres données que nous souhaiterions récupérer: ce que nous achetons, la manière dont nous nous déplaçons, etc. Peut-être voulons-nous savoir ce que nous achetons selon les saisons, quelle est la part de produits bio dans notre panier, quel mois nous faisons le plus d’achats impulsifs, comment nos habitudes changent au fil du temps. Quel serait l’intérêt pour les entreprises de partager ces données qu’elles accumulent comme un trésor? Paradoxalement, il est probable que, par ce procédé, elles puissent obtenir des données corrigées et plus complètes, motivation première de toutes ces entreprises de captation biographique.

A l’avenir, dans le contexte de l’auto-mesure, comment garderla main sur ces données privées?

Je pense qu’apparaîtront des banques biographiques, intermédiaires d’un nouveau genre, chargées de gérer et de valoriser le patrimoine de nos données personnelles. Elles devraient d’abord veiller à la confidentialité et à l’archivage des données biographiques qui leur seront confiées, garantir qu’elles seront récupérables dans dix ou vingt ans. Elles devront aussi nous aider à valoriser ce patrimoine selon nos souhaits. Par exemple, l’échange de certaines données contre une rétribution financière, les offrir gratuitement à certains organismes de recherche ou ONG. L’arrivée de ces intermédiaires d’un nouveau genre devrait permettre de rééquilibrer les forces dans la situation actuelle, où les utilisateurs sont tracés sans nécessairement obtenir une valeur ajoutée en retour. Le développement de ces nouveaux types de patrimoines est peut-être une opportunité à explorer pour les banques suisses.

L’accumulation de toutes ces données biographiques constitue-elle une nouvelle forme d’autobiographie?

Les données et les traces numériques sont un matériau biographique particulier, qui demande en général un niveau supplémentaire d’interprétation pour constituer les bases d’un récit biographique. Il n’en reste pas moins que nous sommes peut-être la dernière génération dont la vie n’aura pas été d’une certaine manière «enregistrée». Les conséquences sur notre perception du passé, notre expérience du présent et notre rapport au futur seront sans aucun doute importantes. Que deviennent les souvenirs quand le passé peut être en partie «rejoué»? Comment agir dans le présent quand nous savons que toutes nos actions seront enregistrées? Comment continuer à voir le futur comme un espace des possibles quand les implications de nos comportements basés sur la statistique des comportements de milliers d’autres utilisateurs nous sont explicitées? Il va nous falloir développer un nouvel art de la mémoire pour trouver le juste équilibre entre lucidité et liberté.

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