MœURS

Le quart d’heure vaudois en voie d’extinction

La ponctualité reste une valeur phare de l’Helvétie. Les Romands s’y sont mis

Française établie à Berne depuis plusieurs années, Sophie l’avoue: «Les premiers mois qui ont suivi mon arrivée, j’étais toujours en retard à mes rendez-vous, en tout cas informels.» Des réflexions bien senties lui ont vite fait comprendre que cela ne se faisait pas.

La ponctualité caracole toujours en tête des louanges faites à telle ou telle personnalité helvétique: interrogé récemment sur les qualités de Mister Suisse (le Thurgovien Luca Ruch), l’organisateur Urs Brülisauer a cité, eh oui, sa ponctualité. Pas vraiment glamour. Mais «indispensable lorsque l’élu doit assurer quelque 350 rendez-vous dans tout le pays pendant l’année de règne», rétorque Urs Brülisauer.

Quid des Romands? «Je n’aime pas généraliser, mais je dois avouer qu’il leur arrive plus fréquemment que les autres d’arriver en retard», glisse l’organisateur de Mister Suisse. De quoi renforcer le cliché du quart d’heure (de retard, donc) vaudois contrastant avec une exactitude toute militaire outre-Sarine.

La réalité est plus nuancée; en 2008, un sondage du magazine Coopération relevait que 34% des Alémaniques étaient systématiquement sensibles à la ponctualité, plus, certes, que les 22% de Romands. Mais au final, seuls 6% de l’ensemble des personnes interrogées avouaient ne pas respecter les heures données. Et un rapide tour d’horizon confirme une évolution des mentalités.

«La ponctualité est effectivement extrêmement importante pour les Alémaniques. Mais les Romands aussi veillent sur la montre! Il n’y a pas de différences», estime le consultant Marc Comina, qui travaille autant à Zurich qu’à Lausanne. La responsable des ressources humaines d’une grande entreprise basée à Genève, qui préfère ne pas donner son nom, assure que le respect des horaires est «non seulement attendu, mais également respecté en Suisse romande». «C’est sûr qu’ici, on ne me fait pas attendre, réagit Aurore, établie à Zurich. Mais je suis moi-même très à cheval sur le respect de l’heure donnée, comme, me semble-t-il, la grande majorité des Romands.»

Il faut donc se rendre à l’évidence: il y a eu un durcissement en Suisse romande. C’est en tout cas l’analyse de l’écrivain Frank Bridel. Dans son récent ouvrage Suisse, mon amour, celui qui travailla notamment comme journaliste à la Berne fédérale puis pour les entreprises pharmaceutiques bâloises rend hommage à la «politesse des rois» dont il fut le témoin outre-Sarine. «J’avais été frappé par ce respect beaucoup plus grand du moment précis où les choses doivent commencer et finir, raconte-t-il. Ce qui différait selon le lieu, c’était la manière dont on vous faisait sentir qu’il fallait être à l’heure. Les Bâlois avaient plus d’humour que les Bernois!» Alors que les Vaudois, influencés par leurs racines paysannes, ont longtemps manifesté leur mépris des «servitudes imposées», comme il l’écrit dans un chapitre consacré aux Alémaniques.

Comment l’écrivain explique-t-il ce glissement? «Aujourd’hui, le temps est une denrée précieuse, et nous en avons plus conscience qu’avant», répond Frank Bridel. Si lui trouve cela très bien, d’aucuns déploreront sans doute cette nouvelle preuve de la frénésie contemporaine. Mais salueront, peut-être, l’idée que même le Röstigraben n’est pas figé pour l’éternité.

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