Rénové en 2000, le Musée de l'automobile de Mulhouse est grâce à ses 400 modèles rares l'une des plus intéressantes institutions du genre, et sans doute la plus grande dans le monde avec son hectare et demi de surface. Repris en main par des spécialistes de la gestion des sites historiques, une société qui s'occupe aussi bien du musée alsacien que du champ de bataille de Waterloo ou du château des Baux de Provence, la collection automobile est aujourd'hui mieux mise en valeur qu'auparavant.

Génie, échec, destin atypique

Jadis constituée par l'industriel suisse Fritz Schlumpf, cette collection est régulièrement enrichie d'expositions temporaires. A l'exemple de l'intéressante présentation, visible jusqu'à la fin du mois de janvier, des voitures qui ont jalonné les 86 années de Citroën. Le statut actuel un peu terne de la marque française, qui roule toujours à l'ombre de Peugeot malgré un récent regain de notoriété, reflète peu son destin atypique, écartelé entre les coups de génie et les échecs retentissants.

Se souvient-on que Citroën était en 1934 le premier constructeur européen et le deuxième au monde? C'était certes juste avant l'une des multiples débâcles financières qui ont émaillé l'histoire de la marque aux deux chevrons, mais c'était surtout l'année de la présentation de la première voiture de grande série pourvue d'une traction à l'avant. L'apparition de la bien nommée Traction Avant, l'une des plus belles automobiles du XXe siècle, précède de peu la mort à 57 ans du fondateur de la marque, André Citroën.

En 1902, à peine sorti de l'Ecole polytechnique, cet ingénieur amorce sa carrière industrielle en rachetant un brevet polonais pour tailler des engrenages. Ces derniers ont la particularité d'être en forme de chevrons, ce qui assure une transmission efficace et un fonctionnement silencieux. Pendant la Première Guerre mondiale, les obus prennent la place des engrenages: André Citroën a en effet trouvé un moyen de produire des munitions en grandes quantités, et ainsi entrepris la construction d'une usine le long du quai de Javel, à Paris.

T.P.V. Comme «Toute Petite Voiture»

Avant la guerre, ce fils d'un diamantaire hollandais et d'une mère polonaise s'était rendu aux Etats-Unis, où il avait visité les usines de Henry Ford, premier constructeur automobile à avoir introduit la fabrication à la chaîne. S'inspirant du même modèle tayloriste, Citroën reconvertit en 1919 sa fabrique d'obus en halle de montage de sa première voiture, la Type A, laquelle s'adresse d'entrée à un marché populaire. Cinq ans plus tard apparaît la B10, première voiture européenne à posséder une carrosserie «tout acier», plus résistante aux chocs que les assemblages de l'époque en tôle et bois… Viennent ensuite la puissante C6 (l'exposition de Mulhouse présente le modèle qui a appartenu à Sacha Guitry) et la Traction à l'architecture mécanique inédite.

Citroën innove également dans ses méthodes de marketing. Il n'hésite pas à inscrire – dix années durant – son nom en grosses lettres sur la tour Eiffel ou en fumée dans le même ciel parisien, ou encore en constituant dès 1924 un réseau international de sociétés commerciales, à Genève comme à Copenhague. Les grandes aventures automobiles des années 1920 et 1930 que sont la Croisière noire (entre Colomb-Béchar et Tananarive) et la Croisière jaune (Beyrouth-Pékin) assurent également, sous le couvert d'expéditions colonialo-scientifiques, la promotion des véhicules de la marque.

Celle-ci reste toutefois soudée au succès de la 2CV, lancée en 1948, mais imaginée sous le nom de TPV (toute petite voiture) dès 1936 à partir d'une définition quasi surréaliste: «Quatre roues sous un parapluie». Le succès irrépressible de ce véhicule économique – en 1950, l'afflux des commandes fait monter le délai de livraison à six années – consolide après-guerre la réputation du constructeur. Citroën enchaîne en 1955 avec la DS19, première voiture de série à suspension hydropneumatique, belle berline aérodynamique, voire mythique après que Roland Barthes en fut tombé raide dingue. «On tâte furieusement la jonction des vitres, on passe les mains dans les larges rigoles de caoutchouc qui relient la fenêtre arrière à ses entours de nickel…», s'enflamme Barthes dans «Mythologies».

Suivent avec des bonheurs et malheurs divers les Ami 6, Dyane, Méhari (lancée à Deauville en mai 1968, si vous pouvez imaginer cela), SM, AX, BX, CX ou Xantia, jusqu'à la récente C4, une petite voiture compacte assemblée à Mulhouse, nouveauté qui est la justification première de l'exposition. Une C4 qui tente d'ailleurs de prolonger la tradition innovatrice de la maison, en proposant en primeur un diffuseur de parfums dans l'habitacle et un volant à moyeu fixe.

«Géniales Citroën», Musée national de l'automobile, Mulhouse. Jusqu'au 31 janvier 2005. Ouvert en semaine de 13 h à 17 h, le week-end de 10 h à 17 h. Rens. http://www.collection-schlumpf.com ou tél. 0033 3 89 33 23 23.