Il aime à dire qu'il s'amuse. La direction d'une école comme source de plaisir – de frustrations, aussi. Depuis mars 2000, Patrick Aebischer pilote l'EPFL. 6400 étudiants, 4600 employés au total. Le plaisir d'aujourd'hui contraste avec des débuts douloureux, lorsque ce chercheur en médecine accédait à la tête du «Poly». Et pourtant: maintenant, il est l'un des deux directeurs d'une haute école suisse à occuper son poste depuis si longtemps. Tous les autres, recteurs d'unis et présidents d'EPF, ont achevé leur mandat, ou ont été poussés à la démission.

Automne 1998. Patrick Aebischer est en Suisse depuis six ans, après avoir passé neuf années aux Etats-Unis. Il fut post-doctorant à l'Université Brown, à Providence, puis il a gravi les marches jusqu'à la responsabilité d'une unité. Et puis, comme souvent chez les chercheurs exilés dans une institution américaine, l'envie de retourner en Europe s'est fait sentir.

Cet automne 1998, le Fribourgeois d'origine a son laboratoire au CHUV, et sa start-up, Modex. Avec quelques autres, encore peu nombreux, il fait sensation dans ce rôle de chercheur-entrepreneur. Ce qui amène le secrétaire d'Etat à l'éducation et la recherche d'alors, Charles Kleiber, à l'embarquer dans une tournée sur la côte Est des Etats-Unis, à Boston et Washington. Les responsables fédéraux évoquent alors l'idée d'une postulation à la tête de l'EPFL.

A la table de famille Doutes. Acceptation, puis à Noël 1998, il se rétracte: «J'étais bien au CHUV, j'aimais la recherche, et quand même le métier de professeur est le plus beau du monde…». Il accepte finalement. Le Conseil fédéral le présente en juin 1999, pour une entrée en fonction en mars 2000. Sauf que la mécanique se grippe: la volonté du nouveau patron de développer les sciences de la vie, ainsi que son choix d'un vice-président venu lui aussi de la médecine, ulcère des professeurs. On fustige les options présentées par «Bismarck», son surnom prononcé les dents serrées par ses opposants. A l'approche de son arrivée sur le campus, le Conseil des EPF tergiverse. La prise de fonction sera différée de deux semaines, un peu folles dans l'histoire des hautes écoles suisses.

Choc initial. Aujourd'hui, «Bismarck» relativise: «S'il n'y avait pas de résistance dans une université, ce serait inquiétant. De cette période, je garde un étonnement, de constater à quel point votre formation initiale vous reste attachée dans ce milieu, comme une étiquette.»Le nouveau président ne perd pas son temps. En 18 mois, il remanie la structure de l'EPFL d'une manière surprenante: il instaure des facultés. Alors même que le pilotage centralisé des EPF était vanté pour son efficacité. «Je garde le pouvoir de nommer les professeurs et je rencontre les candidats. Mais l'Ecole était devenue trop grande, il fallait déléguer des responsabilités au bon niveau – tout l'enjeu est de définir le niveau.»

L'accalmie dans la maison, après les tensions des débuts, le président l'attribue à des qualités acquises en famille: «Je suis né dans un monde artistique, mon père peintre, ma mère férue de théâtre – et Irlandaise, ce qui m'a ouvert sur l'étranger. Tous deux assez engagés politiquement. A table nous avions des gens de tous genres, un maître verrier avec un politicien. J'en ai gardé une aisance face à toutes les couches de la société.»

L'homme paraît taillé d'un bloc, il exige beaucoup de son équipe rapprochée durant ses journées de 19 à 20 heures de travail, dont une partie à domicile, en fin de soirée. Les conflits peuvent être rudes. Mais il a cet enthousiasme fonceur qui, paradoxalement, a parfois pour effet de désamorcer les tensions.

Dans la (grande) maison, d'aucuns s'impatientent face à la boulimie du patron, qui absorbe tout ce qui bouge à la ronde, à commencer par l'Institut de recherche expérimentale sur le cancer, lequel rejoindra le campus au début de l'année prochaine. Ou l'on raille l'américanisme du chef, le recours effréné au sponsoring, jusqu'à faire baptiser la future grande bibliothèque de «Rolex learning center». Ou encore, on s'interroge sur cette construction au pas de charge du campus.

Sur la carte mondiale

Mais dans les EPF, la culture d'entreprise reste imprégnée de discipline. Et le président fascine malgré les railleries, par sa capacité à monter des projets et trouver des fonds: hormis la moitié du devis du Learning Center, toutes les constructions à venir ne coûteront rien à l'Ecole, qui joue sur l'octroi de droit de superficie.

Et puis, le pilote du «Poly» a bénéficié de circonstances exceptionnelles, une complicité parfois agitée mais fructueuse avec Charles Kleiber, secrétaire d'Etat jusqu'à fin 1998, et le fait que la grande sœur zurichoise, excédée par son activisme, a traversé sa zone de turbulences, permettant à Lausanne de placer ses pions.Durant ces années de présidence, Patrick Aebischer n'a «rien réinventé», juge-t-il. Il a fallu réagir à l'accélération de la mondialisation de la science. Et à la réforme de Bologne, qui instaurait de nouveaux cursus. «Nous avons appliqué des recettes américaines tout en cherchant à ancrer cette université de technologies qu'est l'EPFL dans la culture européenne. Sur la carte mondiale, nous avons un système universitaire nord-américain qui est mûr, un paysage asiatique qui se développe vite, et l'Europe continentale, dont le positionnement n'est pas clair. Quelques universités tireront leur épingle du jeu, nous faisons tout pour que les EPF en soient.»

Au chapitre des inspirations américaines, il y a l'accent mis sur les étudiants en masters et les doctorants, désormais 48% des effectifs: «Ce que j'ai appris des Etats-Unis, c'est une façon de donner une liberté aux jeunes, les laisser croître dans l'institution. Nous sommes passés de 700 à 1500 doctorants, dans des laboratoires plus petits, ce qui les pousse à chercher des financements.» La touche européenne s'exprime par les cours de sciences sociales et humaines. La patte helvétique, c'est le caractère multiculturel du campus: «Un atout fantastique, possible grâce à la tolérance des Suisses. Avec un million et demi d'habitants, vous n'édifiez pas une université de ce rang sans faire appel à des gens de l'étranger. Les gens, ici, le comprennent.»

Sur le campus, les grues pullulent. Quelques dizaines de mètres séparent le bureau, plutôt dépouillé, du président, de l'immense chantier du Learning Center. Due au bureau japonais Saana, cette vague de béton fait déjà le tour du monde de l'architecture de prestige, avant son ouverture à la rentrée 2009. «Contrairement aux intentions que l'on me prêtait, je me passionne pour l'architecture. Et comme mon temps est rarement disponible pour les lectures ou la musique, d'une certaine manière, un tel projet comble un manque.» Plaisir et frustration, créative, celle-là.Patrick Aebischer. Le campus de l'EPFL est multiculturel, c'est un atout fantastique, rendu possible par la tolérance des Suisses. 1er octobre 2008.