C’était il y a quelques semaines à Kingston, Jamaïque. Des jeunes gens tiennent la file devant le club The Building. Les demoiselles, qui ne paient pas leur entrée, ont enfilé des jupes qui ne cachent rien de plus que ce que la police des mœurs exige. Sur une variante contemporaine du reggae, où les basses sont si puissantes qu’elles font l’effet d’un léger séisme continu, les couples se forment. La danse des ado­lescents jamaïcains consiste pour la fille à se pencher en tournicotant son arrière-train et, pour le garçon, à agiter le bassin derrière elle en mimant des fessées.

Nourrie à l’esthétique du porno et aux clips du rap californien, la sous-culture caraïbe est un lieu où le machisme est une bravoure et la femme un accessoire théâtral. A quelques kilomètres de là, dans l’Université de Kingston, la professeure Carolyn Cooper a même inventé, pour décrire le phénomène, le concept de «marronnage érotique»; du mot «marron» qui désignait, à l’époque coloniale, les esclaves enfuis des plantations. Une forme d’échappée belle par l’outrance démonstrative, par une sexualité tournée en spectacle permanent, jeu de domination où les femmes se contentent des seconds rôles.

Queen Ifrica est une femme, dont le turban de jeune prêtresse rasta monte haut. Elle a été élevée dans ces communautés mystiques, fondées sur une lecture littérale de la Bible, qui font un contrepoids au mercantilisme à l’américaine de la société jamaïcaine. Elle vous accueille chez son producteur, Tony Rebel, d’une voix si profonde qu’elle intimide. Queen Ifrica évoque ces rôles assignés qu’elle se plaît à esquiver. Elle s’est inspirée de certaines maîtresses femmes, dont celles qui entouraient Bob Marley.

«J’ai grandi dans une société binaire, où les femmes étaient soit des salopes, soit des saintes. Je ne suis ni l’une ni l’autre. Nous inventons notre troisième voie.» Peu à peu, dans cet univers caraïbe dont l’histoire de violence ressurgit à chaque détour, des artistes fomentent de nouveaux modèles d’expression. Queen Ifrica chante la liberté. Celle de ne pas se conformer aux plans qu’on a dessinés pour elle.

Queen Ifrica et Tony Rebel, Village du Monde, ce soir 20h. www.paleo.ch