Idée

Et pour vous, qu'est-ce que le luxe? 

Le superflu, une certaine idée du bien-être…? Un philosophe, un sociologue, un anthropologue, une historienne et une psychothérapeute répondent à cette question qui agite l’humanité depuis que le monde est monde

En 1955, à quelques kilomètres de Moscou, on découvrit la tombe d’un homo sapiens qui avait vécu il y a 28 000 ans. Son squelette était recouvert de 3500 perles en ivoire de mammouth. Il arborait également une coiffe décorée et plusieurs bijoux.

Si le luxe est éternel, il existe depuis l’éternité. La reine Cléopâtre était obsédée par les parfums capiteux. Les Grecs avaient la passion des vins rares. Le palais de Nabuchodonosor s’étendait sur 513 kilomètres carrés avec, sur son toit, les fameux jardins luxuriants de Babylone. Sans luxe, il n’y aurait ni monuments, ni œuvres d’art, ni musées, rappelle l’historien Jean Castarède dans le Grand Livre du Luxe (Eyrolles). Car il dépasse la simple notion marchande pour répondre à une quête plus profonde d’enchantement. Il reste d’ailleurs un concept pluriel, dans lequel coexistent art, design, architecture, vêtements, mais également, note l’anthropologue Nicolas Chemla, «des choses sans prix qui peuvent incarner l’essence même du luxe»: le silence, s’asseoir la nuit dans un jardin pour admirer les étoiles…

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Le luxe peut consumer aussi. Certains «l’adorent», embarqués dans une consommation effrénée d’objets de marque qu’ils étaleront sur Instagram. Si cette ostentation répare un narcissisme blessé, pourquoi pas, après tout. D’ailleurs en temps de crise, le luxe rassure: son symbole d’héritage, de transmission de qualité depuis des temps immémoriaux, permet d’espérer acquérir une chose qui durera peut-être autant que les perles de mammouth de l’homo sapiens moscovite… Marcel Proust disait qu’il n’y a pas besoin d’être riche pour acquérir un luxe, et qu’il suffit d’être prodigue. Superflu, le luxe? Pas pour ces spécialistes de plusieurs disciplines à qui nous avons demandé ce qu’il représente véritablement.

Gilles Lipovetsky, philosophe et auteur de Le Luxe éternel. De l’âge du sacré au temps des marques (Gallimard)

«Longtemps, il n’y a eu qu’un seul luxe, celui de l’ostentation et du prestige, avec des châteaux et parures qui servaient à marquer son rang. Ce luxe statutaire, inaccessible pour presque tous, existera toujours pour ceux qui veulent afficher leur réussite. C’est le bling bling. Mais depuis la fin des années 1980, le luxe est entré dans l’âge hypermoderne, comme le reste de la société. Il s’est diversifié, notamment avec le «mass-tige», un prestige de masse qui permet au grand public de s’offrir des productions des créateurs du luxe: collection Karl Lagerfeld pour H&M, par exemple, ou accessoires et parfums des grandes maisons.

On assiste également à une transformation des motivations de consommation. Dorénavant, le luxe devient émotionnel et renvoie au plaisir individuel. Ce sont ces milliardaires qui sont tout le temps en jeans mais s’offrent un voyage dans l’espace, pour le simple plaisir d’échapper à l’apesanteur et contempler le spectacle de l’univers. Ce sont ces nouveaux hôtels qui proposent des spas haut de gamme et des grands chefs permettant de découvrir des saveurs inédites. Ce nouveau luxe sensoriel propose de vivre des expériences nouvelles et si possible uniques.»

Nicolas Chemla, anthropologue et auteur de Luxifer, pourquoi le luxe nous possède (Séguier)

«Le luxe est une démesure qui fait dire qu’il n’est pas seulement beau, mais sublime. Il fait basculer l’homme dans le registre des passions. Même le luxe minimaliste apporte une démesure de l’attention aux détails. En ce sens, il est diabolique. Car les trois moteurs de Lucifer sont aussi les trois piliers du luxe: passion, liberté et création.

Lucifer est celui qui dit à l’homme que dieu n’est pas le seul créateur, et qu’il peut créer pour accéder lui aussi au sacré. Le luxe est le symbole ultime de transgression et d’immoralité. Le luxe contemporain s’est d’ailleurs développé en même temps que le romantisme noir, à la fin du XVIIIe siècle. Aujourd’hui encore, cette thématique reste une inspiration fondamentale du luxe, et l’on retrouve constamment le thème de la jeune fille qui s’écarte du chemin pour aller à la rencontre de ses désirs.

Un autre aspect du luxe est la distance: comme Lucifer, il encourage à quitter le groupe pour se placer au-dessus de la mêlée, avec la croyance que l’on achète quelque chose qui défie le temps, pour atteindre une forme d’immortalité. D’ailleurs les nouvelles technologies deviennent elles-mêmes luxe, avec les 1% des plus riches qui cherchent à atteindre la vie éternelle par le transfert de l’âme dans les machines. C’est un véritable pacte avec le diable.»

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Frédéric Monneyron, sociologue, auteur de L’Imaginaire du luxe (Imago) et La Frivolité essentielle (Puf)

«Le luxe est un reflet des évolutions de la société, de ses désirs et ses inquiétudes. Aujourd’hui, il se déploie dans le cocon et le confort, qui répondent à la tendance de repli sur soi. Les lignes des voitures ont ainsi évolué, telle Ferrari, longtemps destinée à fendre l’air, mais qui s’est arrondie pour devenir bulle protectrice.

Avec les nouvelles démocraties, on est également passé à un luxe de simplicité, qui s’inscrit dans le vêtement plutôt que les monuments. C’est la figure du dandy. L’argent n’est d’ailleurs pas toujours une composante du luxe, et l’on peut être très élégamment habillé sans millions. Le luxe trop apparent provoque d’ailleurs du rejet. On parle de nouveau riche. Pour l’anthropologue Gilbert Durand, toutes les représentations de l’imagination humaine servent à compenser l’angoisse de mort. Et le luxe, plus que tout autre, cherche à apaiser l’angoisse existentielle. C’est vrai dans les créations, mais aussi dans le comportement des consommateurs: après de grands événements dramatiques, on assiste à une hausse spectaculaire des ventes. Ce fut notamment le cas après le 11 septembre, qui a vu les ventes de la maison Hermès bondir de 300%.»

Annick Le Guérer, historienne du luxe et des parfums, auteure de Le Parfum, des origines à nos jours (Odile Jacob)

«Dès les origines, l’humanité témoigne de son goût pour le luxe en fabriquant des objets qui répondent à son aspiration de s’entourer de choses qui ravissent l’esprit et requièrent des savoirs artistiques. Mais le luxe est aussi accusé, dès l’Antiquité, de corrompre. Au Ier siècle avant Jésus-Christ, dans la Rome antique, on fait même interdire les parfums qui nécessitent des dépenses somptuaires en faisant venir du bout du monde des ingrédients rares.

Aussi précieux que coûteux, le luxe a, de tout temps, porté sa propre critique: celle de se déployer au détriment des plus pauvres, et d’occasionner des dépenses inutiles. Et pourtant, il est tout sauf vain puisqu’il fait travailler les artistes et nous donne un aperçu de chaque civilisation. De l’Egypte ancienne, il nous reste ainsi de magnifiques flacons de parfum qui nous renseignent sur le raffinement de cette époque. Et pour l’humanité, ces objets luxueux deviennent eux-mêmes précieux. On peut même associer le luxe à l’utilité. Le vêtement, par exemple, protège avant tout du froid, tout comme la voiture permet de se déplacer, et la montre d’indiquer l’heure. Mais seul le luxe élève ces objets au rang d’art.»

Catherine Bronnimann, psychothérapeute, auteure de La Robe de psyché, essai de lien entre psychanalyse et vêtement (L’Harmattan)

«Le luxe tel qu’on le connaît est d’abord un désir d’appartenance à une classe. Les marques haut de gamme l’ont compris en rendant certains produits tels que le maquillage accessibles, pour permettre de s’approprier quelques signes de cette classe. Pourtant le luxe reste un pouvoir. Il y a quelques années, Bernard Arnault disait d’ailleurs que le luxe est du domaine de la réussite. Mais face à ce luxe dominateur se développe un nouveau luxe qui n’est pas lié au prix, mais à la rareté: prendre son temps, se nourrir mieux, s’occuper de soi. Ce sont des petits luxes de bien-être que la plupart peuvent s’offrir: un thé exceptionnel, des produits bio un peu plus chers, une douce étoffe en cachemire, ou n’importe quelle frivolité seulement destinée à se faire plaisir…

Ce luxe est épanouissant, car on le choisit pour soi et non pour s’identifier à l’autre. Il n’est ni lié aux marques ni à l’apparat, et reste affaire de goût personnel. Ce luxe-là est un vrai luxe d’ouverture qui permet d’affirmer son identité.»

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