Interrogations

La question du jour: le luxe fait-il encore rêver?

En cette fin d'année, «Le Temps» propose une question par jour. Aujourd'hui, la réponse de l'anthropologue et ethnologue français Marc Abélès

De mon point de vue, le luxe a connu depuis une vingtaine d’années une mutation assez forte. Avec, d’une part, la concentration des industries du luxe et la mise en place de tout un système dominé par trois gros agglomérats (LVMH, Kering, Richemont). Ce qui a abouti à une économie du luxe intégrée, transformant le marché et engendrant une croissance assez extraordinaire de ce qui relevait à l’origine de formes d’artisanat. D’autre part, le phénomène d’enrichissement dans un certain nombre de grands pays, la Chine en tête, a transformé le paysage.

Dans la société du spectacle qui est la nôtre, le souci de donner à voir est permanent. On observe deux types de rapport au luxe, l’un est introverti, l’autre extraverti. Si le second correspond à l’idée d’affirmer un statut et correspond à la fonction de distinction sociale du luxe, le premier découle de l’idée d’avoir quelque chose de spécial à cultiver pour soi-même, dans son intimité. Comme la montre rare qui n’est jamais portée par son collectionneur. Pour certains, c’est en cela que réside la quintessence du luxe.

L'essence du luxe n'est pas consommatoire

Abordée sous cet angle, la question de l’aura du luxe peut donc sembler diminuée par cette globalisation, dont l’une des dérives est la banalisation. Mais je pense que réduire le luxe à son aspect commercial, sociologique et consommatoire, c’est perdre ce qui fait son essence et fait qu’il continue à être une passion. Car le luxe est aussi une façon de se rêver par rapport aux autres, d’une manière très profondément narcissique. Etre le plus beau, le plus riche, cela fait partie de cette manière de fantasmer sur soi-même et s’intègre à une composante universelle. Le luxe implique une sorte de dépassement de soi vers la réalisation d’un désir qui ne sera pas assouvi, puisque c’est une quête permanente. Ce qui compte, c’est le plaisir de l’expérience.

Considérer le luxe sous cet angle va à l’encontre d’une vision rationnelle, qui est celle qu’on attribue au capitalisme contemporain, aux formes d’enrichissement, au calcul permanent. L’idée est de reconnaître, au contraire, le luxe comme étant porteur d’une part de rêve, inextinguible.


A lire:

Un éthnologue au pays du luxe, de Marc Abélès, Odile Jacob

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