Après avoir refermé Le Livre des sagesses *, on se demande comment il a été possible de se passer d'un tel ouvrage jusqu'à maintenant. Ce monument de près de 2000 pages, auquel une cinquantaine de spécialistes ont participé, comble en effet une lacune dans le paysage de l'édition religieuse. Il est le premier à proposer un panorama chronologique de l'aventure spirituelle de l'humanité du IVe millénaire av. J.-C. jusqu'à nos jours, en offrant simultanément un choix de figures mystiques du monde entier et une anthologie de textes classés en fonction des grandes questions qui ont travaillé les sages de tous les temps. Une démarche qui permet par exemple de constater l'apparition conjointe en différents endroits du monde de grands mouvements spirituels à une époque donnée. Le VIe siècle av. J.-C. a ainsi vu fleurir un Lao-Tseu, un Confucius, les sages des Upanishad sur les bords du Gange, Zarathoustra en Iran, les grands prophètes bibliques Isaïe, Jérémie et Ezéchiel et le début de la philosophie grecque. Une démarche qui prouve aussi à l'envi que les grandes traditions mystiques se rejoignent sur l'essentiel. Entretien avec Ysé Tardan-Masquelier, chargée de cours en anthropologie religieuse à la Sorbonne et professeur d'histoire de l'hindouisme à l'Institut catholique de Paris, qui a codirigé avec le philosophe Frédéric Lenoir l'édition de cette véritable encyclopédie spirituelle.

Le Temps: En 1997, vous avez publié avec Frédéric Lenoir l'«Encyclopédie des religions», qui est devenu un succès de librairie. Vous publiez maintenant un ouvrage du même genre consacré aux sagesses. Deux œuvres complémentaires?

Ysé Tardan-Masquelier: Oui. Dans l'Encyclopédie, nous avons abordé essentiellement les grandes religions du monde, en mettant l'accent sur les aspects historiques, culturels, institutionnels et dogmatiques. Nous avons regretté de ne pas avoir pu aborder la dimension plus intime et personnelle de la religion. D'où l'idée de cet ouvrage, qui plonge au cœur de la mystique et de l'expérience intérieure.

– Vous avez voulu mettre en lumière les convergences entre les sagesses religieuses. Un livre bienvenu après les événements du 11 septembre et les théories sur le choc des civilisations…

– Notre livre ne nie pas le choc des civilisations, qui est une évidence. Mais il montre qu'il y a des passerelles lancées par les grands spirituels. Alors que les religions divisent souvent, la spiritualité rassemble. La quête du divin dans différents lieux et à différentes époques a engendré beaucoup de convergences.

– Sur quels points essentiels les sages et les mystiques du monde entier se rejoignent-ils?

– Tout d'abord, une quête de l'absolu, un élan qui fait bouger l'être humain, le met en route. Ensuite, la primauté de l'expérience. Citons également la nécessité d'une pratique. Tous les grands spirituels ont en effet cherché à pacifier leur esprit, à calmer les désirs, à se soumettre à une forme d'ascèse. Il y a aussi la conception de la vie comme une forme de pèlerinage vers l'absolu. Enfin, la transmission d'un enseignement.

– «Le Livre des sagesses» repose sur deux piliers: les sages et les textes. Comment avez-vous procédé pour choisir les premiers?

– Nous avons d'abord cherché à assurer la présence des fondateurs des grandes religions, comme Bouddha, Jésus, Mahomet, etc. A l'intérieur de chaque tradition, nous avons accordé une place aux fondateurs des courants importants. Mais notre choix n'est pas exhaustif, il y entre une part d'arbitraire. Nous avons souhaité avant tout avoir le portrait de mystiques dont on pouvait raconter l'expérience et présenter l'enseignement.

– Et les textes?

– En premier lieu, nous avons bâti une architecture globale basée sur quatre grandes constantes à l'œuvre dans l'aventure spirituelle. Il y a tout d'abord le constat que l'homme est malheureux. C'est ce qui lui permet de se mettre en chemin. Sans ce constat, il n'y aurait pas de religion ni de sagesse. Ensuite, nous abordons les nombreuses conceptions de l'absolu, de Dieu, de l'au-delà. Puis nous traitons les formes de relation de l'homme au divin comme la prière, les manifestations et les états spirituels. Enfin, nous nous concentrons sur le cheminement spirituel, fait d'étapes et nécessitant des dispositions intérieures particulières ainsi qu'une discipline. Chacun de ces quatre grands chapitres comporte des sous-thèmes. Dans un deuxième temps, les quelque cinquante spécialistes qui ont collaboré à l'ouvrage ont choisi un grand nombre de textes pour chaque tradition religieuse. Frédéric Lenoir et moi-même avons opéré une sélection à partir de ce matériel. Nous avons eu l'idée d'ajouter à des textes connus des écrits tout à fait ignorés, dont certains ont été traduits pour la première fois. Dans un troisième temps, nous avons ajouté des commentaires aux textes retenus, afin de permettre au lecteur de comprendre le contexte dans lequel ils ont été élaborés.

– Vous avez également choisi des textes dont les auteurs ne figurent pas parmi les sages présentés.

– Oui. Il nous a paru important d'inclure aussi des maîtres spirituels auxquels nous n'avons pas pu accorder une place dans la partie biographique. C'est le cas par exemple d'Etty Hillesum, une jeune juive morte à Auschwitz en 1943. Elle n'a jamais prétendu à la sagesse ni donné d'enseignement. Mais en l'espace de trois ans, elle est partie d'une vie dissolue pour arriver à la certitude de la présence d'un Dieu intérieur, qui a tenu l'épreuve du camp de concentration. Sa vie et le journal qu'elle a tenu de 1941 à 1943 sont une forme d'enseignement spirituel qui valait la peine d'être mentionné.

– Parmi les maîtres spirituels occidentaux qui ont marqué XXe siècle, vous citez Dietrich Bonhoeffer, Simone Weil, René Guénon et Henri Le Saux. Le recul historique manquant encore pour savoir si le XXIe siècle retiendra leurs noms, comment avez-vous procédé pour effectuer ce choix?

– Nous avons sélectionné des personnes qui ont fait école et dont on se réclame encore aujourd'hui. Mais nous avons également pris en compte des mouvements qui ont sûrement un avenir, comme les pentecôtistes et les charismatiques.

– Parmi les sages retenus figurent aussi des maîtres de l'ésotérisme, comme Swedenborg et René Guénon. Pourquoi?

– Il nous a paru important de parler de mouvements qui se sont constitués hors des religions établies. N'oublions pas que l'ésotérisme a attiré à lui et influencé un grand nombre d'Européens. Nous avons cependant évité de mentionner des courants sectaires.

* «Le livre des sagesses. L'aventure spirituelle de l'humanité», sous la direction de Frédéric Lenoir et Ysé Tardan-Masquelier, Bayard, 1950 p.