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«Alors, quoi de neuf?»

L’art du «small talk», cette petite conversation d’usage en société, n’est pas donné à tout le monde. Révision des bases à la veille des cocktails de fin d’année

La scène se passe non loin d’un buffet. Ce soir, c’est cocktail dînatoire. Deux hommes, le verre à la main, cachent leur timidité derrière la mastication appliquée d’un mini-sandwich au pain de mie. Un temps, ils observent la foule des convives: des groupes de trois ou quatre se sont formés, on entend des éclats de rire. Lorsqu’ils ont fini de scruter l’assemblée, puis le plafond, puis leurs pieds, leurs regards se croisent enfin. L’un, sourire crispé, lance à l’autre: «Alors, quoi de neuf?» Et l’autre de répondre: «Euh, rien de spécial…»

Voilà ce qui arrive quand on est nul en small talk . Entendez: petite conversation d’usage en société. Cet art de la phrase engageante, mélange d’à propos et de repartie qui fait le liant joyeux des assemblées hétérogènes.

Spontanément, tout le monde se classe dans la catégorie des nuls en causette. Parce que chacun garde en mémoire un moment vaguement gênant, une panne de relance, une conversation qui flotte et se termine en queue de poisson. Et puis, tout le monde a dans son entourage un champion toute catégorie de la jacasserie, modèle de surhomme capable de tailler le bout de gras avec le premier venu, de lui faire dire n’importe quoi, et surtout, de s’éclipser avec élégance, laissant son interlocuteur tout enivré de son charme. Le genre de personnage hautement complexant.

«Il faut garder à l’esprit que l’immense majorité des gens n’est pas à l’aise en situation de cocktail. Personne n’aime engager la conversation avec un inconnu», affirme Didier Grobet, consultant en marketing et spécialiste du small talk . «Savoir que l’on partage cette gêne avec la plupart des invités aide, en principe, à dissiper ses propres complexes. Le small talk , c’est avant tout oser se lancer, ne pas trop réfléchir avant de parler, prendre des risques, et ne surtout pas craindre d’être rejeté. Il y a de fortes chances que la personne que vous approchez vous soit reconnaissante de la tirer de sa solitude, puisqu’elle est aussi timide que vous.»

Didier Grobet est un pratiquant assidu du bavardage au débotté. Ses semaines sont remplies de conférences suivies de buffets, de galas de soutien au FC Machin, et de soirées networking organisées par des business clubs en tout genre. Son travail indépendant le pousse naturellement dans ces environnements semi-informels, pour traquer le mandat au détour d’une coupette de champagne. De cet entraînement de longue haleine, il tire sa légitimité d’instructeur. Car Didier Grobet organise depuis quelques années des ateliers de small talk*. Les timides en tout genre, patrons de PME, fiduciaires, assureurs, gestionnaires de fortune ou consultants en informatique, viennent y chercher de quoi se donner de la contenance en soirée.

A la veille des fêtes de fin d’année, où les cocktails dînatoires s’enfilent comme des perles dans les agendas, Le Temps est allé écouter l’enseignement du spécialiste. Florilège.

Dois-je me préparer?

Il y a ceux qui pensent que la préparation tue la spontanéité. Didier Grobet, lui, croit tout l’inverse. «La préparation sert avant tout à se sentir plus à l’aise. Et de cette décontraction découlera une forme de spontanéité.»

D’accord, mais comment? En consacrant au moins 20 minutes, en amont, à répondre aux questions suivantes: qui sont les personnes que je suis susceptible de rencontrer? Qu’ai-je à leur dire ou à leur apporter? Avons-nous des points communs? Quel sujet d’actualité pourrait servir d’amorce à une conversation?

Par ailleurs, le small talk est un muscle qui s’entraîne: à la caisse du supermarché ou dans le train, se forcer à engager la conversation avec des inconnus est la meilleure des préparations.

Comment dois-je m’habiller?

On pourrait croire que cette question est sans rapport avec l’art de la causette. Et pourtant. «Un détail vestimentaire peut toujours servir de point d’entrée dans une conversation, affirme le spécialiste. Personnellement, je regrette l’époque où l’on portait des pin’s. On affichait une passion personnelle, son appartenance à un club, etc.»

En donnant à voir quelque chose de soi, on offre à l’autre la possibilité de se reconnaître, et de s’engager sur un terrain commun. «Sans tomber dans l’excès, porter un petit accessoire original, qui nous distingue, c’est tendre une perche aux autres.» Ce qui nous amène à la question suivante.

Comment aborder un inconnu?

«En Suisse, nous sommes beaucoup trop coincés, estime Didier Grobet. Une excellente manière d’aborder quelqu’un, c’est de lui faire un compliment, par exemple sur ses lunettes, sa montre, sa veste, etc.» Avec délicatesse, et sans donner l’impression de draguer, cela va sans dire.

Mais compliment ou pas, il ne faut jamais hésiter à engager une conversation, même pour dire une platitude. Comment mentionné plus haut, une personne seule vous sera souvent reconnaissante. Et puis, se jeter dans la mêlée s’avère toujours plus payant que rester dans un coin jusqu’à sombrer dans l’insignifiance.

Comment aborder un groupe?

En présence de nombreux inconnus, il est toujours plus facile d’approcher une personne seule. Mais si vous souhaitez tout de même aborder une grappe de convives, faites-le en gardant ceci en tête: les groupes adoptent parfois des comportements qu’aucun individu seul ne se permettrait. Par exemple, quelqu’un trébuche dans une rue bondée, personne ne réagit. S’il n’y a qu’un seul passant sur le trottoir, il offrira immédiatement son aide.

En société, un groupe peut donc être malpoli ou désobligeant, alors que ses membres sont des gens parfaitement agréables pris séparément. «Si vous vous sentez ignoré ou rejeté en abordant un groupe, surtout ne le prenez pas contre vous. Eloignez-vous et passez à autre chose. De toute façon, personne ne se souviendra de vous avoir rejeté.»

Comment se rappeler des noms?

Ne jamais, jamais, jamais hésiter à redemander un nom. Même en fin de conversation. Faire répéter permet d’ailleurs de montrer que l’on s’est vraiment intéressé à la personne, et que l’on souhaite sincèrement retenir son nom.

Comment savoir si je suis aimable?

En réalité, cela fait partie de la préparation: «On commence par se demander quel est le profil du small talker que l’on déteste. Cela permet de réfléchir à ses propres pratiques.» Par exemple, on déteste par-dessus tout celui qui n’arrête pas de parler de lui-même. Celui qui la ramène sur tous les sujets et se montre péremptoire. Celui qui s’écoute faire des grandes phrases. Celui qui n’arrête pas de dire du mal des autres. Celui qui est tout négatif. Celui qui, physiquement, empiète sur notre espace vital. Celui qui nous vampirise, ne nous lâche pas d’une semelle, nous poursuit jusque dans les toilettes.

«Pendant un repas, la meilleure manière de mesurer si l’on a trop parlé, c’est de comparer ce qui reste dans son assiette et dans celle de son interlocuteur.» Pour le reste, Didier Grobet rappelle que l’on n’est jamais aussi apprécié que lorsqu’on fait briller les autres. Manifester un intérêt sincère, poser des questions, est la meilleure façon d’être un convive apprécié.

Comment répondre aux questions plates?

Alors, quoi de neuf? Vous venez souvent ici? On n’est pas gâté par le temps, hein? On reconnaît le small talker professionnel à sa faculté de se servir de ces questions mornes comme des tremplins. Leur secret? Profiter de la réponse pour révéler quelque chose de soi, un hobby, un projet en cours… Il faut toujours donner un peu pour espérer recevoir. Alors, on n’est pas gâté par le temps, hein? Oui, c’est fou, quand je pense qu’il y trois jours encore, j’allais travailler à vélo. Vous faites du vélo?

Comment redonner du souffle à une conversation qui flotte?

Une fois l’abordage réussi, la volonté, même réciproque, de poursuivre la conversation peut butter sur un manque cruel d’inspiration. Didier Grobet a un truc infaillible: il demande conseil. «Au fait, je dois prochainement racheter un téléphone portable. Vous me conseillez quelle marque?» Ou alors, plus intéressant: «Et vous, vous connaissez du monde ce soir?»

Comment se débarrasser d’un fâcheux?

Il y a toujours la manière radicale et mal polie: sortir son téléphone portable de sa poche et s’excuser de devoir prendre un appel urgent tout en s’éloignant au pas de charge. Et puis il y a la manière un brin plus polie – quoique –, qui consiste à dire: «C’était un plaisir de parler avec vous, mais je vois là-bas une personne que je voulais absolument saluer ce soir…» Notons qu’il est également possible de dire exactement cela, tout en invitant le fâcheux à nous accompagner. En effet, rejoindre une autre conversation et intégrer l’indésirable à un groupe, permettra de s’en éloigner plus tard, discrètement.

Enfin, conseille le spécialiste, lorsque le fâcheux se trouve être un pot de colle, on peut toujours essayer d’amener la conversation sur un terrain extrêmement ennuyeux, histoire qu’il s’éloigne de lui-même. Par exemple: «Dites-moi mon cher, à votre avis, quel avenir pour la politique monétaire européenne?»

* En groupe de 15 à 20, deux demi-journées de cours pour comprendre l’art du «small talk » et le maîtriser.A partir de 499 francs. Renseignements au 021 793 16 10 ou dgmarket@vtx.ch

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