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Quoi de neuf dans le journalisme en 2019? Les lecteurs!

La lutte contre les «fake news» n’est qu’une face du combat des médias pour retrouver la confiance de leur public. Tour d’horizon de quelques développements en cours

C’est un hasard qui bien sûr n’en est pas un: la semaine dernière, deux prestigieux quotidiens français ont chacun consacré de longs articles aux journalistes. Libération est revenu sur leur «examen de confiance», eux qui sont «conspués, menacés, insultés et désormais de plus en plus souvent frappés» en interrogeant 25 journalistes de toute provenance; tandis que Le Monde leur a consacré un exercice de fact checking: «Sont-ils soumis à leurs actionnaires? (Non). A l’Etat qui les finance? (Non plus). Sont-ils tous formatés dans le même moule? (Un peu)», etc. 

La faute aux «gilets jaunes» bien sûr, dont le rejet violent des médias classiques plonge la profession dans un exercice d’introspection aussi rare que douloureux, et pas qu’en France.

On a tous un examen de conscience à faire

Philippe Laloux, ex-rédacteur en chef adjoint du Soir belge

A la vérité cela fait des années que le feu couve. L’an dernier, Reporters sans frontières a titré son rapport annuel «La haine du journalisme menace les démocraties». Cibles dans les pays autoritaires, les journalistes sont accusés de mimétisme de classe, d’aveuglement social et politique dans les démocraties, quand on ne leur reproche pas d’être des agents de propagande, conscients ou pas.

«Les journalistes écrivent librement ce qu’ils sont socialement programmés à écrire», résume cruellement le cofondateur du média d’investigation local Médiacités, Sylvain Morvan, cité dans Libération. La Suisse n’est pas concernée dans les mêmes proportions par cette crise du journalisme, mais comment ne pas s’inquiéter lorsque seuls 17% des jeunes de 15 à 25 ans déclarent faire confiance aux journalistes, dans un sondage gfs.bern de 2018?

«La claque est sévère»

C’est la lutte à la reconquête de la confiance qui est l’une des grandes tendances du journalisme en 2019. «On a tous un examen de conscience à faire, note Philippe Laloux, ex-rédacteur en chef adjoint du Soir belge, vieux routard et bon observateur de la scène journalistique. On s’est beaucoup focalisé sur la survie des entreprises de presse, sur le modèle économique. Cela fait des années qu’on cherche des réponses techniques, technologiques – comment être mieux référencé dans les moteurs de recherche? Faut-il passer à la vidéo 360 degrés? Je fais partie des coupables, on a oublié que les Facebook Live et autres ne sont que des outils. La claque est sévère aujourd’hui, et il faut revenir aux fondamentaux du journalisme.»

«On retrouve beaucoup de traits de la culture du numérique, observe aussi Nathalie Pignard-Cheynel, professeure en journalisme numérique à l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel, la demande de médias plus participatifs, plus horizontaux. Cela fait dix ans qu’on en parle! Il y a de la résistance dans les médias traditionnels, où l’on entend encore des «Mon métier n’est pas d’échanger avec le public, c’est de produire de l’information.»

Mais la prise de conscience devient beaucoup plus forte, même chez les vieux journalistes. On arrive à un point de bascule.» Et de citer les vidéos de Rémy Buisine, le journaliste du média en ligne Brut qui s’est fait un nom en s’immergeant pendant des heures dans les opérations de Nuit debout, un passeur à l’écoute, sans piédestal, et qui est aujourd’hui un des très rares journalistes acceptés et salués par les «gilets jaunes».

«Ce journalisme en train de se faire, cette discussion, cette interaction permanente avec le public répond à une demande.» D’autant que n’importe qui peut désormais produire et diffuser des contenus grâce au web. Comment ne pas songer au «Don’t hate the media. Be the media» de l’activiste punk écolo Jello Biafra

32% des Américains se fient à la presse

Le problème de la perte de confiance est particulièrement aigu aux Etats-Unis, où les médias sont moqués et vilipendés par Donald Trump, et où, depuis fin 2018, davantage de citoyens s’informent via les réseaux sociaux que par la presse écrite, selon le centre de recherche Pew. Des centaines de titres américains ont signé l’appel du Boston Globe à l’été 2018 «Les journalistes ne sont pas l’ennemi».

C’est parce que 32% des Américains seulement disaient avoir confiance dans la presse dans un sondage de 2016 que deux universitaires américains ont choisi de baptiser Projet 32% leur enquête sur les meilleurs moyens de regagner la confiance. Lisa Heyamoto et Todd Milbourn en ont retiré quatre pistes pour restaurer la confiance: une transparence radicale, une plus grande attention aux voix locales, une information plus constructive, et un engagement authentique pour des causes ou des valeurs. Quatre pistes qui vont se développer en 2019.

Vers davantage de transparence

La transparence, c’est passer de l’autre côté du rideau pour montrer les conditions de la fabrication de l’information, et répondre à son public – comme vient courageusement de commencer à le faire la RTS avec son nouveau module Info Verso, un podcast aussi diffusé sur les réseaux sociaux. La virulence des commentaires et des questions – qui vont de la marque controversée des vêtements portés par un journaliste à l’antenne aux conditions de l’usage du terme «terroriste» dans un reportage – montre l’urgence de la conversation, l’importance de pouvoir expliquer, voire rendre des comptes.

La transparence passe aussi par la publication des chartes de déontologie des médias, la déclaration des intérêts ou des conflits d’intérêts des journalistes, la séparation claire des contenus éditoriaux et publicitaires – le syndicat Impressum a récemment pointé la hausse du nombre de publireportages en Suisse.

Plus de local

Qui peut mieux qu’un média local enquêter sur une étonnante collusion entre syndicats et patrons ou incarner les conséquences de la disparition d’un petit commerce? Pendant plusieurs mois, en 2017-2018, Le Soir a ainsi mis en commun ses forces avec la RTBF, le service public belge, pour une opération «Noir jaune blues».

«On a passé du temps en immersion, on a dormi chez les gens, on a privilégié le temps long, raconte Philippe Laloux. L’objectif était surtout de ne pas faire du «micro-trottoir», mais de dresser le portrait très approfondi de microcosmes locaux. Ça pose la question des sources – est-ce qu’on n’a pas trop de chefs d’entreprise, trop de ministres parmi nos interlocuteurs? Ça change notre manière de hiérarchiser.» «Les gens veulent des nouvelles pas pour les nouvelles elles-mêmes mais parce qu’ils vont en parler», résume crûment une intervenante du think tank américain le NiemanLab dans ses prédictions pour 2019.

Privilégier le dialogue au débat

Le journalisme de solutions n’est pas un «festival de bonnes nouvelles», comme on le moque parfois, c’est le compte rendu rigoureux de réponses apportées à des problèmes. Il faut privilégier le dialogue plutôt que le débat, a-t-on entendu la semaine dernière à la Conférence sur le journalisme constructif, qui a attiré à Genève plus de 500 personnes venant de 50 pays – dont le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres. Et en finir avec le «If it bleeds it leads» (S’il y a du sang, il y a du clic).

«A la télévision on parle plus de la guerre que de nos succès médicaux», constate un des médecins congolais en lutte contre la maladie du sommeil, dans le long article du Guardian qui a valu un prix à son autrice, Sarah Boseley. Pour qui les choses sont claires: «Je n’ai pas raconté cette histoire parce qu’elle était positive, mais parce que c’était une bonne histoire.»

«Les médias doivent changer pour fournir au public une vision plus exacte du monde. Et rapporter les progrès réalisés autant que les conflits. Parler du bien ET du mal. Les journalistes doivent apprendre à poser deux questions qui ne sont pas enseignées dans les écoles de journalisme: «alors que faire désormais?» et «comment?», estime dans le blog de France Télévisions «Méta-Media» Ulrik Haagerup, le président fondateur du Constructive Institute, ex-directeur de l’information de la télévision publique du Danemark. La combinaison des breaking news, du journalisme d’investigation et du journalisme constructif va créer une vision du monde plus équilibrée, et une meilleure version de la vérité.»

Un journalisme engagé

Dernière tendance du journalisme en 2019: le renforcement de ses liens dans la cité. De plus en plus de médias favorisent la conversation et les rencontres avec les lecteurs. Invitations dans la rédaction, organisation d’événements, animation de communautés, appel à suggérer des sujets (Le Temps l’année dernière avait sollicité ses lecteurs sur Facebook et traité plusieurs de leurs propositions):

«C’est un vrai changement de la culture professionnelle, admet Yann Guégan, consultant issu du pure player Rue89, pionnier du journalisme participatif en 2007. On fait entrer le lecteur dans la rédaction, c’est une nouvelle façon de réfléchir à quoi sert le journalisme. Le jeu s’ouvre.» Le média peut aussi devenir lieu de services à la communauté en s’emparant de manques et de dysfonctionnements. Ce qui fait le succès du journaliste de Brut Rémy Buisine n’est-ce pas son côté proche, son écoute, son humilité? Un passeur qui transmet.

L’absence apparente de filtre certes pose d’autres problèmes mais le constat est clair: le journalisme était un produit, il devient une relation.


Le «fact checking» à l’horizon 2019

Surgi aux yeux du monde en 2011 avec le Prix Pulitzer décerné au site Politifact, il a connu une brusque accélération avec l’élection de Donald Trump en 2016. Presque tous les grands médias américains disposent aujourd’hui de leurs experts en vérification des «infox». En France, le nouveau service Factuel de l’Agence France-Presse a tout de suite connu un gros succès, rejoignant Les Décodeurs du Monde ou le Checknews de Libération (pour lequel ce sont les internautes qui posent les sujets à contrôler).

Pour autant l’efficacité de ces dispositifs ne fait pas l’unanimité. «On prêche souvent des convertis», redoute Nathalie Pignard-Cheynel, de l’AJM de Neuchâtel, tandis que pour Philippe Laloux du Soir, c’est devenu «un format journalistique, un packaging inscrit dans la réactivité quand le rôle d’un journaliste n’est pas de contrôler après coup – il doit vérifier ses informations dès le début – mais d’anticiper et de dévoiler des informations neuves et pas encore dites».

Le fact checking reste pourtant vital, par exemple pour rappeler que le Traité d’Aix-la-Chapelle ne prévoit pas que la France «envisage, à terme, de partager [son] siège au Conseil de sécurité avec l’Allemagne», comme l’a affirmé Marine Le Pen sur BFMTV.

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