Dieu a choisi de créer l'homme à son image. Mais il ne s'est pas contenté de contempler son œuvre à travers les âges: il s'est aussi fait homme selon la foi chrétienne. L'ennui, c'est que personne ne sait à quoi il ressemblait, puisque les évangiles ne contiennent aucune description physique de Jésus. Une situation insupportable pour les créatures de Dieu, caractérisées par une imagination fébrile. Lesdites créatures, incapables de rester assises tranquillement dans leur chambre à lire la Bible, se sont donc mises en quête du vrai visage du Christ, armées parfois de miracles, le plus souvent de pinceaux, de pointes, de blaireaux, de burins, etc. Le professeur Richard Neave, qui a la chance de vivre au XXIe siècle, a opté pour la science et l'informatique, ainsi que pour un crâne datant du Ier siècle de notre ère retrouvé à Jérusalem. Muni de ces modestes moyens, cet expert britannique de médecine légale a recomposé, pour une série de la BBC intitulée Son of God (le fils de Dieu) qui débute dimanche 1er avril, un visage qui pourrait ressembler de très près à celui du Jésus historique.

Selon une déclaration de Jean Claude Bragard, producteur de la série, dans le quotidien The Times du 27 mars, «le fait d'utiliser la science anatomique et archéologique plutôt que l'interprétation artistique, fait de ce visage l'une des représentations les plus exactes jamais créées. Ce n'est pas le visage de Jésus, parce que nous n'avons pas travaillé avec son crâne, mais il s'agit du point de départ pour reconsidérer ce à quoi Jésus aurait pu ressembler.» Les esthètes habitués au Christ blond et diaphane des maîtres italiens seront déçus. Jésus, selon l'évangile de la BBC, a un visage large à peau mate, de fortes arcades sourcilières, le nez épaté et la bouche épaisse. Le tout est entouré d'une chevelure frisée et d'une courte barbe, réalisé à partir de fresques syriennes. On imagine plus volontiers ce Jésus faire la cueillette que prêcher la bonne nouvelle. Dans tous les cas, on est loin du Christ raffiné de la Renaissance, et de la représentation que les chrétiens se font généralement du fils de Dieu.

La technique de reconstruction faciale utilisée par Richard Neave est celle qui a servi à identifier le visage d'une victime de l'incendie de King's Cross il y a quelques années. Une méthode fiable à 70%. Le professeur, aujourd'hui à la retraite, explique dans le Times que «la reconstruction faciale est une méthode très bien acceptée pour identifier les corps. Elle est efficace parce que la forme du crâne donne sa forme au visage, y compris aux sourcils, au nez et à la mâchoire.» Le crâne en question appartient à un groupe de squelettes découverts dans un cimetière juif de Jérusalem. Il a été sélectionné par un archéologue israélien comme étant le plus représentatif du groupe.

Mais est-il légitime de déduire que la reconstruction faciale effectuée à partir du crâne d'un inconnu représente le visage le plus ressemblant du Christ connu à ce jour? Si la BBC n'hésite pas à franchir le pas, les spécialistes doutent. «Il s'agit uniquement de la reconstruction du visage d'un homme qui a vécu en Israël au Ier siècle, souligne Caroline Wilkinson, professeur en anthropologie faciale à l'Université de Manchester. On ne peut pas en conclure que ce visage ressemble à celui de Jésus. Les déductions avancées par la BBC sont exagérées.» De plus, selon Caroline Wilkinson, «le crâne peut effectivement donner des détails sur la forme du nez et des lèvres, mais il est difficile de les dessiner avec précision. La technique utilisée par Richard Neave ne peut jamais offrir un portrait exact, plutôt un portrait-robot.»

Selon François-Xavier Chauvière, assistant à l'Institut de préhistoire de l'Université de Neuchâtel, «les reconstitutions plastiques effectuées à partir de squelettes et de crânes dépendent en partie des concepts que les chercheurs ont dans la tête. Par exemple, on ne reconstitue plus aujourd'hui l'homme de Néandertal comme on le faisait dans la première moitié du XXe siècle. Avant les années 80, les Néandertaliens étaient considérés comme des hommes frustes qui ne savaient même pas tailler la pierre. Aujourd'hui, on ne les représente plus comme des brutes épaisses, parce qu'on a découvert qu'ils étaient plus évolués qu'on ne pensait. Certains squelettes en pièces qui avaient été assemblés pour correspondre aux concepts des chercheurs ont alors été démontés pour recevoir une nouvelle forme.»

Pas de type spécifique

La reconstruction faciale de Richard Neave pourrait-elle alors représenter un type général des personnes qui vivaient en Israël à cette époque? Lorraine Heggessey, de la BBC1, avance dans le Guardian que si le visage n'est pas celui de Jésus, c'est bien celui des gens vivant à cette époque dans cette zone. Une explication douteuse pour les spécialistes. «Il y a beaucoup de variabilité à l'intérieur d'une même population, affirme Suzanne Eades, assistante en anthropologie physique à l'Université de Genève. Et il n'y a pas de type spécifique à une population. On ne peut pas dire par exemple qu'il y a un type sémite.» François-Xavier Chauvière renchérit: «L'homme moderne ne se distingue pas physiquement de l'homme qui vivait il y a 2000 ans. C'est pourquoi je trouve curieux qu'on essaie de savoir à quoi ressemblait Jésus.»

Ce n'est pas si curieux, lorsqu'on sait à quel point l'homme a toujours cherché à connaître le vrai visage du Christ. Force est de constater que chaque époque lui a donné des traits particuliers, qui sont sans doute très éloignés de leur modèle original. L'icône virtuelle de la BBC ne semble pas échapper à cette constatation, même si elle est sans doute plus vraisemblable que les portraits de la Renaissance.