Il suffit d’en parler autour de soi pour le constater. Ces derniers jours, une préoccupation nouvelle s’est invitée dans les esprits des confinés, devançant le remboursement des vacances et le stock de papier-toilette: le désert capillaire. Voilà près d’un mois que les salons de coiffure ont fermé et nombreux sont ceux et celles qui désespèrent devant des carrés plongeants devenus informes, des fourches rebelles ou des racines qui, fatalement, réapparaissent. Une question à première vue superficielle mais qui tracasse pourtant à large échelle.

Comme Francine, Genevoise de 68 ans dont les racines commencent à se faire visibles entre les mèches brun-miel. «J’ai demandé à ma coiffeuse qu’elle m’agende un rendez-vous le plus vite possible. Je n’ai pas l’intention de passer au blanc!» Pour son amie Catherine par contre, impossible d’attendre la fin du confinement. Sur les conseils de sa coiffeuse, elle s’est procuré pour la première fois une teinture à appliquer à la maison. «Le résultat ne m’a pas l’air trop mal, même si je ne vois pas ce que cela donne à l’arrière…»

Coiffeur clandestin

S’improviser apprenti coiffeur, c’est la solution qu’ont choisie de nombreux confinés – à leurs risques et périls. C’est le cas de Pauline, journaliste lausannoise de 29 ans, qui a entrepris de rafraîchir la coupe de son copain Sébastien. Deux heures, des tutoriels sur YouTube et de nombreuses retouches plus tard, l’intéressé semble finalement satisfait. «J’avais demandé de laisser assez long pour rattraper au cas où!»

D’autres sont allés jusqu’à frauder pour s’assurer un résultat professionnel. Matthieu, chargé en relations publiques de 23 ans, avoue s’être rendu chez un «coiffeur clandestin» pour assurer son rendez-vous mensuel. «Il m’a installé sur une chaise de bureau au salon et on portait des masques. Je pense y retourner bientôt, je déteste avoir les cheveux qui repoussent sur le côté.»

Une demande qui n’a évidemment pas échappé aux coiffeuses et coiffeurs, sollicités à tour de bras pour des coupes à domicile malgré l’interdiction. «On m’a dit «chut, on ne le répétera à personne», mais j’ai refusé car je suis une personne à risque», confie Céline Kämpfer, du salon Coiffure Hair Force à Chézard-Saint-Martin. Elle a préféré vendre des produits via sa boîte aux lettres. «Mais pas de kits de coloration, car je ne souhaite pas que ma clientèle passe à ce procédé par la suite. Il y a trop de risques d’accidents si ce n’est pas fait correctement.»

«Boule-challenge»

Coiffeuse basée à Neuchâtel, Vanessa Schwartz a malgré tout choisi de fournir ce genre de kits, «très demandés notamment par celles et ceux qui continuent à travailler, dans les milieux pénitentiaires, de la banque ou de la vente par exemple».

Mais chez les confinés aussi, le besoin est réel. «Je suis persuadée que le monde de la beauté est un formidable antidépresseur», explique Antonella Valceschini qui, depuis la fermeture de son institut esthétique et capillaire A.V. Carte Blanche, à Payerne, organise des ateliers gratuits et personnalisés via FaceTime selon les besoins du client. «Cela permet des moments de partage et de solidarité.»

Quand nous expérimentons beaucoup d’anxiété sur des questions corporelles et sociales, suivre des routines esthétiques peut être une manière de conserver un certain ordre dans sa vie

Constance Classen, historienne culturelle

Une coiffure pour échanger, booster son moral… et maîtriser son image. «On ne s’est pas fermé aux autres avec le confinement: la frontière entre public et privé s’est simplement déplacée au domicile. On communique toujours beaucoup, notamment par visioconférence, et devons donc continuer à réfléchir à ce que l’on montre et comment», argumente Michel Messu, sociologue et auteur de Un ethnologue chez le coiffeur (2013).

Quand certains se démènent pour maintenir leur look d’avant la pandémie, d’autres profitent de cette situation exceptionnelle pour expérimenter – à l’instar du «boule challenge» lancé par un joueur de l’OM, invitant ses coéquipiers à se raser la tête. «Peut-être qu’on inventera de nouvelles coiffures, avec des foulards ou des chapeaux pour dissimuler les racines, s’amuse Michel Messu. A l’époque, les aristocrates portaient bien des perruques pour dissimuler leur calvitie naissante.»

Une chose est sûre: le choix de la coupe ne sera pas anodin. «Nos cheveux envoient un signal au monde, un code social reflétant une position, une opinion politique ou culturelle. Les cheveux courts chez les hommes, par exemple, ont longtemps été synonymes d’affirmation virile.» Et les cheveux en bataille, façon saut du lit? Heureusement, «ils se portent plutôt bien aujourd’hui».

Soutien-gorge au placard

Outre le bien-fondé du coiffé-décoiffé, c’est toute notre routine «beauté» que le confinement remet en question. La demi-heure matinale devant le miroir a-t-elle encore du sens en isolement? A quoi bon se pomponner si l’on ne croisera personne de la journée? Là encore, les réponses divergent.

Il y a ceux pour qui s’apprêter représente une habitude apaisante, voire indispensable à leur équilibre mental. «Quand nous expérimentons beaucoup d’anxiété sur des questions corporelles et sociales, suivre des routines esthétiques peut être une manière de conserver un certain ordre dans sa vie», estime Constance Classen, historienne culturelle à l’Université de Concordia. C’est le cas de Carole, trentenaire jurassienne. «Les premiers jours, j’étais en mode training, mais j’ai vite compris que pour garder le cap il fallait que je me sente belle. Je suis très coquette de nature, glisse-t-elle. Aujourd’hui, même si je ne sors pas de chez moi je me maquille, je mets des bijoux et je me suis fait une petite pédicure. Pour moi.»

D’autres, libérés du poids des regards, savourent au contraire un certain relâchement. «Je ne me maquille plus du tout, je ne mets plus de déodorant à la maison et je m’en fiche un peu si mes cheveux deviennent sales», confie Nadine, pharmacienne genevoise de 28 ans. «Ça fait un bien fou à ma peau, renchérit son amie Elodie. J’ai des appels Skype tous les matins mais avec les lunettes, ça n’est pas flagrant… et l’avantage, c’est que je peux dormir plus longtemps!»

L’épilation reste un point délicat. «Je trouve difficile de lâcher quand tu vis en couple», confie Elise, enseignante vaudoise de 35 ans. Charline, jeune urbaniste genevoise, a quant à elle testé le caramel maison pour remplacer la visite chez l’esthéticienne. «Je l’ai fait pour la première fois toute seule, pliée en deux sur les toilettes. C’était laborieux, ça a dû me prendre deux heures!»

Pauline, l’apprentie-coiffeuse, a délaissé mascara et soutien-gorge – et voit une opportunité de revenir à l’essentiel. «Ce confinement nous apprendra peut-être à nous apprécier aussi au naturel, et nous permettra de redécouvrir qui nous sommes sans la pression vis-à-vis des collègues ou de la société.»

Epilation apocalyptique

Mais en est-on vraiment débarrassé? Depuis le début du confinement, les injonctions à rester désirable en toutes circonstances sont omniprésentes et visent, sans surprise, particulièrement le corps des femmes. Entre les articles des magazines féminins («3 erreurs qui enlaidissent lors d’une conversation vidéo», «10 conseils de nutritionniste pour ne pas grossir pendant le confinement»…) et les réseaux sociaux, qui nous abreuvent de photos détournées (de singes en talons censés représenter «à quoi ressembleront les femmes à la fin des mesures»), le message est clair – et passe mal.

«La prise de poids semble être devenue l’angoisse première, soupire Sophie Barel, doctorante à l’Université Rennes 2 et spécialiste de la représentation du corps féminin. Au lieu de partager des conseils pragmatiques, comme des recettes faciles ou des exercices d’étirement, les magazines nous rappellent de mettre du vernis à ongles et d’épiler nos aisselles, sans quoi notre partenaire ne voudra plus nous toucher. Mais nous traversons une période où, avec le stress et le sommeil altéré, nous n’avons peut-être pas la tête à faire l’amour ou à plaire à l’autre.»

Si la pop culture a pu semer le doute («dans les séries ou les films apocalyptiques, les femmes sont toujours parfaitement épilées!»), en période de pandémie, les femmes ont en général d’autres soucis en tête que le rasage et le gommage, elles qui assument souvent une grande partie des tâches domestiques et de la charge mentale. «Il faut penser à celles qui jonglent entre les courses, le ménage, l’éducation des enfants et le télétravail, rappelle Sophie Barel. Je leur souhaite de pouvoir s’épiler une fois dans le mois ou de se faire les ongles si ça leur permet de prendre un moment pour elles. Mais cela dépend des individus, et cela doit rester un choix.»

Le confinement ne sonne donc pas le glas des diktats. Mais aura-t-il tout de même rebattu les cartes et permis d’adoucir quelque peu notre rapport au miroir? Sophie Barel hésite. «Quand on sortira du confinement, ce sera la fin du printemps et la pleine période du «summer body»: on peut imaginer que le mélange fasse des étincelles…»