Galvanisé par des contenus virulents postés sur les réseaux sociaux, l’auteur de l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine, un réfugié tchétchène de 18 ans, a parcouru plus de 100 km pour venir y décapiter le professeur d’histoire-géographie Samuel Paty, le 16 octobre dernier. Un drame qui, plus que jamais, questionne le rôle des réseaux sociaux dans le phénomène de radicalisation des jeunes gens en quête de sens.

Initiatrice du projet PositivIslam, plateforme internet de lutte contre l’extrémisme en ligne, la chercheuse et sociologue Mallory Schneuwly Purdie, maître assistante au Centre suisse islam et société de l’Université de Fribourg, a posé pour nous son regard sur une jeunesse dangereusement connectée.

Le Temps: Quel lien faites-vous entre les vidéos dénonçant ce professeur et ce passage à l’acte?

Mallory Schneuwly Purdie: Le lien n’est pas immédiat, même s’il est indéniable. Une radicalisation n’a pas lieu du jour au lendemain, ni en trois semaines. Ces publications à l’encontre de ce professeur qui a montré des caricatures du Prophète en classe ne peuvent être considérées comme l’unique cause de ce massacre. En revanche, ce type de messages peut être le détonateur d’un passage à l’acte. Ils auront en tout cas exacerbé un sentiment de haine et d’insatisfaction vraisemblablement déjà présent chez l’auteur.

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Quels rôles jouent les réseaux sociaux dans les phénomènes de radicalisation?

Ils agissent comme une caisse de résonance. Dans toute forme d’extrémisme – les anti-masques, les anti-avions de combat, les suprémacistes blancs –, les réseaux sociaux ont le pouvoir de libérer une parole et de permettre sa diffusion entre des inconnus qui partagent les mêmes idées. Un jeune qui visionne des contenus contestataires aura rapidement envie de les partager. Il finira donc par entrer en contact avec leurs auteurs ou avec d’autres followers. Car ces jeunes ne se radicalisent pas de façon autonome derrière leur ordinateur, survient toujours une intervention humaine: quelqu’un, à un moment donné, les pousse dans l’engrenage.

A quels besoins répondent ces contenus radicaux?

Comme le dit le politologue et spécialiste de l’islam Olivier Roy, il sourd dans la société actuelle une envie de révolte nihiliste chez ces jeunes qui ne se voient pas d’avenir. Tout ce qui est acquis peut donc être détruit. Le djihadisme contemporain, qui n’est plus le même que celui des années 1990 en Afghanistan, est l’idéologie révolutionnaire la plus en vogue en ce moment. C’est celle qui permet à une frange de la jeunesse d’exprimer son mal-être, sa rage, sa violence.

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Et qu’en est-il de leur quête spirituelle?

Je ne crois pas qu’on puisse parler de quête spirituelle. Pour beaucoup, on n’est pas dans une quête de foi, mais dans cette colère nihiliste. Il y a finalement très peu d’éléments religieux qu’ils comprennent et qu’ils adoptent. On peut en revanche parler d’une quête de sens: on veut exister, se faire remarquer, qu’on parle de nous, laisser une trace…

Peut-on aussi parler d’un besoin d’appartenance?

Il est compliqué de parler d’appartenance car ces jeunes agissent, au final, souvent seuls et n’appartiennent à aucune communauté précise. Surtout qu’il n’y a plus aujourd’hui de territoire physique du djihadisme, tout cela est beaucoup plus éclaté. Je parlerais plutôt d’une crise des identités, très forte actuellement. L’identité religieuse, évidemment, mais aussi familiale, sociale, etc.

La lutte contre la déradicalisation devrait-elle passer, selon vous, par les réseaux sociaux?

Dans le cadre de notre projet PositivIslam, de jeunes musulmans ont posté sur la Toile des contenus positifs à propos de leur religion. Un seul de ces articles traitait du djihad, et aurait donc pu être repéré par l’algorithme de jeunes gens défendant une idéologie révolutionnaire. De toute façon, un jeune radicalisé qui aurait lu nos contenus aurait pris nos jeunes collaborateurs pour des musulmans mécréants, étant donné leur participation au projet d’un Etat qui, selon eux, discrimine l’islam.

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Il n’y a donc pas de porosité possible entre les deux?

La radicalisation cognitive leur fait diviser le monde en deux. Je pense toutefois qu’il est primordial d’habiter l’espace des réseaux sociaux, la question étant à présent de savoir comment le faire pour que ces jeunes réceptionnent des discours alternatifs et sans qu’ils apparaissent eux à leur tour comme une forme de propagande.

L’enseignement du fait religieux a-t-il également, selon vous, un rôle à jouer?

Il est urgent de remettre l’enseignement du fait religieux au centre. Mais aussi l’enseignement confessionnel, afin que les jeunes qui évoluent dans des environnements fondamentalistes et n’entendent qu’une seule version de leur religion à la maison ou dans leur lieu de culte puissent aiguiser leur esprit critique. Autrement, comment garantir la liberté religieuse? Les jeunes doivent pouvoir apprendre à l’école qu’écouter de la musique n’est pas en soi interdit par la religion, ou que les gens qui consomment du porc ne sont pas des mécréants pour autant.

Mais comment remettre de l’enseignement confessionnel au sein d’une société sécularisée et multiculturelle?

Il faut peut-être amener à parler des religions autrement, à travers l’art, la musique, le théâtre… Le fait religieux doit être inséré dans l’enseignement comme tout autre fait de société et oser être abordé à travers différentes facettes. Cela vaut pour toutes les religions.