C'était vraiment une rencontre d'un nouveau type. Claude Vorilhon, dans sa combinaison blanche, le chignon bien noué au milieu de la calvitie pour mieux communiquer avec ses copains extraterrestres, glissait de sa démarche souple dans les couloirs du Congrès. Il venait demander aux membres costumés-cravatés de la sous-commission de la Chambre des représentants pour l'énergie et le commerce de le laisser poursuivre son chemin vers la vie éternelle. Cela ne pouvait arriver qu'à Washington, Etats-Unis, et on dirait une farce.

Mais c'est tout le contraire. En écoutant Raël (vous l'aviez reconnu), les députés américains se sont dit qu'il était urgent de préparer une loi pour interdire totalement le clonage humain. A côté du guide en blanc des raéliens était assise Brigitte Boisselier, la directrice du laboratoire secret de la secte, qui a entrepris des travaux, quelque part aux Etats-Unis, afin de cloner d'ici un an un enfant mort l'année dernière. A sa droite, un petit homme sec approuvait. Il s'appelle Panayiotis Zavos; il était récemment encore professeur à l'Université du Kentucky, et il prépare avec l'Italien Severino Antinori, «quelque part en Méditerranée», la même expérience de reproduction. Des éthiciens et des généticiens, dont Rudolf Jaenisch, du MIT (voir Le Temps du 29 mars) ont défilé devant la commission pour dénoncer l'imprudence, l'inconscience, la folie des apprentis sorciers assis à côté d'eux. Mais Raël et les siens n'étaient visiblement pas ébranlés. «Rien ne doit arrêter la science, a dit Vorilhon qui s'en prenait au «pouvoir des forces conservatrices et obscurantistes». On connaît l'histoire de cet ancien journaliste sportif français. Il dit avoir rencontré à trois reprises, dans les années 70, des extraterrestres. Ces Elohim, êtres supérieurs, lui ont dit qu'ils avaient jadis créé les hommes par clonage, et qu'on pouvait faire mieux, pour atteindre l'éternité. Ils allaient d'ailleurs revenir, et la secte a déjà recueilli 7 millions de dollars pour construire une ambassade digne de les accueillir. Surtout, Raël et ses 55 000 fidèles (chiffre officiel) se sont pris de passion pour la manipulation génétique. Car après Dolly, Elohim n'est pas loin… En juin dernier, des membres américains de la secte ont rencontré une famille éplorée qui venait de perdre un fils de 10 mois à la suite d'une erreur médicale. L'hôpital coupable a admis sa faute, son assurance a payé très cher. Mais les parents (tout ce récit est d'origine raélienne) ne croyaient pas vraiment à la mort de leur fils: ils entendaient «pleurer ses gènes», et ils avaient pris la précaution de faire congeler le corps, ou un élément du corps du cher petit disparu. Le père et la mère, s'étant mis dans la tête de récupérer leur enfant par clonage, ont passé un marché avec les fidèles de Vorilhon: l'argent de l'hôpital et les cellules conservées permettront de tenter une reproduction. C'est ce qu'est en train de préparer Clonaid, société fondée par Raël, dans un laboratoire américain dont personne ne connaît la localisation.

Contre l'avis de tous les chercheurs qui tirent des clonages post dollyens la conviction que les risques d'échec, de malformation ou de dégénérescence sont énormes, Brigitte Boisselier a expliqué au Congrès qu'elle était sûre de son succès: «L'embryon sera contrôlé en permanence. Nous voulons un enfant sain.» Elle connaît les risques d'échecs, et plusieurs dizaines de mères porteuses ont été recrutées dans la secte, pour accueillir chacune un embryon en cas de nécessité. La fille de la directrice du laboratoire de Clonaid, Marina Cocolios, 22 ans, est du nombre. Une enquêtrice américaine, Margaret Talbot, de la New America Foundation, a rencontré au Canada cette jeune femme. «Je veux offrir cette grossesse en présent à l'humanité entière, lui a-t-elle dit avec un peu d'exaltation. La loi américaine, pour le moment, le lui permet. Il y a quatre ans, Bill Clinton avait signé une ordonnance interdisant l'utilisation de l'argent public dans des tentatives de clonage humain. Mais sa signature n'interdisait pas des entreprises privées. Car les chercheurs du domaine génétique, aux Etats-Unis comme ailleurs, redoutent qu'une loi restrictive en vienne à empêcher toute recherche sur l'embryon, pourtant utile dans le développement de traitements de maladies pour l'heure incurables. Quatre Etats ont cependant légiféré pour interdire le clonage humain. Pour le reste, la Food and Drug Administration applique un texte qui interdit des expériences quand les conditions de sécurité ne sont pas réunies. Pas suffisant, ont estimé les congressistes: ils vont préparer une loi dont George Bush a déjà dit qu'il la signera. Mais un texte pourra-t-il contenir ce désir d'enfant qui monte?