Arpenter les ruelles d'Aix-en-Provence au côté de Peter Sellars. Le voir trotter comme un poulain, crinière au vent, le regard bleu clair pénétré d'une mystique infuse. L'entendre parler, vite et fort, au milieu de tous, avec cet accent américain qui trahit ses origines: «Votre mère est Allemande? Je suis jaloux. Je monte des opéras de Mozart depuis des années, et je ne sais toujours pas commander un café en allemand!»

Adorable, Peter Sellars. C'en est presque embarrassant. Quand on lui fait des compliments, il pose les deux mains sur le cœur. S'il a eu une vie antérieure, ce fut celle d'un moine tibétain. Tout, des habits (chemise rouge orange, pantalon chiffonné bleu) jusqu'aux mimiques (ce sourire béat, cette certitude que tout ira bien même s'il court après le temps), une forme d'Orient. Et pourtant, ses spectacles épousent leur époque avec une violence cinglante.

C'est lui qui a plongé Mozart dans le monde de CNN, transposé Les Noces de Figaro dans la Trump Tower de New York ou Don Giovanni dans les bas-fonds de Harlem, avec seringues et héroïnomanes.

Peter Sellars, 50 ans, appréhende l'opéra comme un art engagé, là où la plupart voient un divertissement sophistiqué. Il utilise l'art pour faire passer un message politique qui touche à des sujets épineux, comme les droits de l'homme bafoués. Il va jusqu'à employer des chanteurs-acteurs qui ne sont pas des vedettes, mais qui proviennent de milieux défavorisés (sans-papiers, victimes d'abus sexuels), au risque de fiascos artistiques (Zaïde à Aix, lire Le Temps du 30.06.08).

Dans Theodora de Händel, les martyrs mouraient lentement sur des tables à injection inclinées - allusion aux condamnations à mort dans les prisons du Texas. Dans son spectacle de cantates de Bach, la mezzo américaine Lorraine Hunt Lieberson jouait sur scène son vrai rôle de cancéreuse dans la vie - elle est décédée en 2006.

«Sellars se voulait subversif, il verse dans le politiquement correct», disent de son Zaïde aixois les intellectuels. «Autant s'acheter un CD de Mozart et l'écouter chez soi pour faire œuvre de bienfaisance», écrit un journaliste, ulcéré. Sellars phagocyterait les classiques pour disséminer ses idéaux. Il endosserait à son tour - et malgré lui - le costume du politique propagandiste. Ses manières naïves irritent, ses discours pour présenter Mozart comme le précurseur démocrate ou féministe font sourire, alors qu'il se veut le plus sincère du monde.

Lui rétorque: «Mozart et Haydn faisaient partie du mouvement franc-maçon pour les droits de l'homme. C'étaient des hommes engagés. Regardez le quatuor à cordes: c'est une conversation à quatre instruments, un «working model» pour la démocratie à venir.» Et Sellars d'enchaîner sur La Clémence de Titus de Mozart qu'il relit en termes d'assassinats présidentiels et de pardon.

Ce récit exemplaire, qui paraît si utopique, Sellars a d'abord refusé de le monter jusqu'à ce que Nelson Mandela soit libéré de son joug et élu président. «Mandela a formé un gouvernement avec les gens qui ont essayé de le tuer!» Le fameux Requiem a lui aussi sa portée politique: «Nous avons eu plus de génocides durant ma génération qu'à n'importe quelle époque. A quoi bon des cérémonies pour les disparus si nous n'agissons pas maintenant?»

Activisme, donc. Les Viennois - du moins les conservateurs, comme le directeur du Staatsoper - n'y ont rien compris quand Sellars a invité en 2006, pour le 250e anniversaire de la naissance de Mozart, des intellectuels et artistes à réfléchir sur les questions que posent les dernières œuvres du compositeur. «Magie et transformation. Réconciliation et pardon.» Ces thèmes ont irrigué son festival New Crowned Hope.

Mozart est loin d'être sa seule marotte. Né à Pittsburgh en 1957, ce surdoué a 5 ans lorsqu'il se prend pour Toscanini. Son père lui achète un petit podium et une baguette pour battre la mesure à l'écoute des symphonies de Beethoven.

A 10 ans, il s'initie au théâtre de marionnettes. Jamais il n'oubliera ce jour où, dans un garage aux parois couleur fuchsia, on lui fait découvrir les masques et le théâtre d'ombre de Java et Bali. A la Phillips Academy puis à Harvard, l'enfant terrible de l'avant-garde théâtrale monte ses premiers spectacles: une version pour marionnettes du Ring de Wagner, Antoine et Cléopâtre de Shakespeare dans la piscine de son université, une production techno-industrielle du Roi Lear. Très vite, on parle de lui. En 1983, il sera propulsé directeur de la Boston Shakespeare Company, puis, en 1984, directeur de l'American National Theatre de Washington. Il a 26 ans.

S'il défend les classiques, Peter Sellars se voue essentiellement aux créateurs de son temps (Messiaen, Ligeti, John Adams, Kaija Saariaho). Et lorsqu'il invite des sans-papiers à prendre part à l'action sur scène, c'est encore un geste politique. Décloisonner la coterie élitiste de l'opéra. «Nos amis sont également les rappeurs!»

Pour l'heure, ses pensées vont à Barack Obama. Le petit homme veut croire en ce «mec que personne ne connaissait il y a dix-huit mois. Pour moi, c'est le prochain Mandela. Il est très intelligent, très profond, et il va changer le monde.»