Annie aime les animaux. Cette Genevoise les affectionne à ce point qu'elle vient de passer plusieurs semaines comme bénévole dans une réserve d'un pays africain, toute à son rêve de pouvoir approcher un lynx ou, mieux, un guépard. Mais à chaque passion, ses contraintes. Avant tout contact avec les bêtes sauvages, Annie a dû se plier à ce qui, a priori, apparaît aujourd'hui comme une simple formalité: se faire vacciner contre la rage. Trois injections, à trois semaines d'intervalle, et le tour est joué.

Fin avril, pourtant, un appel de son médecin effraie Annie. Il lui annonce la présence, dans le vaccin, de «virus infectieux». Est-ce pour cette raison que la première piqûre l'avait clouée au lit pendant 3 jours?, se demande-t-elle, «pas spécialement rassurée». Elle doit subir deux vaccins supplémentaires sans savoir exactement quel risque elle encourt. De fait, les risques sont minimes, pratiquement inexistants. Mais les craintes ont été grandes. En tout, ce sont quelque 25 000 doses de ce vaccin que l'on a injectées à des patients, notamment en Suisse (1500 doses), Irlande et Angleterre. Un vaccin dans lequel on pouvait suspecter la présence de virus «non inactivés», c'est-à-dire vivants.

C'est en avril que l'alarme a été donnée par la firme française Aventis Pasteur MSD. Au cours d'un contrôle des vaccins, pas encore commercialisés, il a été constaté que leur qualité n'était pas conforme aux exigences européennes et américaines. Le virus utilisé dans le vaccin (une souche nommée Pitman Moore) avait en effet été retrouvé vivant, alors qu'il devait normalement avoir été «inactivé». Certes, il s'y trouvait en toute petite quantité. En outre, ce virus, cultivé en laboratoire, est «atténué», c'est-à-dire que sa virulence n'est en rien comparable à celle de ses cousins que l'on retrouve sur des animaux porteurs de la maladie. Mais à la vérité, personne ne sait exactement quelles conséquences peut avoir la présence du Pitman Moore vivant dans un organisme humain.

Erreur au laboratoire

Conformément aux règles en vigueur, Aventis Pasteur MSD décide de retirer du marché sept autres lots de vaccins, vendus dans le monde entier. Dans ces derniers, la présence de virus vivants n'a pas été confirmée, et ces vaccins ont passé sans encombre tous les contrôles. Mais ils ont été produits de la même manière que le lot incriminé. En tout, ce sont quelque 50 000 doses qui sont rappelées. La moitié d'entre elles avait déjà été utilisée.

Par quel mécanisme ce virus vivant s'est-il retrouvé dans le lot de vaccins en voie de commercialisation? Il s'agirait d'une erreur commise en laboratoire: un appareil, employé en présence de virus encore vivants a été réutilisé par erreur en fin de parcours. Il a transféré avec lui des virus qui n'avaient pas été «inactivés». «C'est une faute très rare et très grave», assure Urs Candrian, coresponsable de la division des vaccins et des produits sanguins au sein de Swissmedic, l'organisme qui contrôle la qualité des médicaments distribués en Suisse. «L'affaire n'est pas terminée», affirme-t-il.

Plutôt que de «faute», on préfère chez Aventis Pasteur MSD parler d'une «anomalie». «Nous effectuons des dizaines et des dizaines de tests sur nos produits. Cela montre justement l'importance que nous accordons à des procédures de contrôles strictes. Ce qui aurait été grave, c'est bien le fait que cette anomalie ne soit pas détectée», explique à Lyon Luc Hessel, directeur des affaires médicales pour l'Europe.

Catastrophe évitée

La dernière épidémie de rage en Suisse date de 1977. On réserve donc le vaccin à des personnes qui, par leurs voyages ou leur métier, risquent d'être en contact avec des animaux malades. L'été dernier, pourtant, la découverte d'un chiot porteur de la rage, vraisemblablement ramené de l'étranger, avait provoqué un certain émoi à Genève. Une vingtaine de personnes qui s'étaient trouvées en contact avec l'animal avaient dû être vaccinées. Mais seul un petit nombre l'avait été avec les lots d'Aventis Pasteur MSD, qui arrivaient tout juste sur le marché européen. C'est bien du côté des grands voyageurs qu'il fallait rechercher les conséquences éventuelles.

A peine informés du problème, les spécialistes ont multiplié les réunions. «Mais à cette époque, nous avions déjà un certain recul. Le vaccin avait été utilisé aux Etats-Unis depuis des mois sans qu'aucun casne se déclare. Il était clair que nous n'étions pas en présence d'un risque majeur», explique le docteur Louis Loutan, à l'unité de médecine des voyages et des migrations des hôpitaux universitaires de Genève. Les responsables peuvent souffler. Ils savent que si un seul cas de rage s'était déclaré à la suite d'un vaccin, cela aurait été une vraie catastrophe pour la crédibilité de toutes les campagnes de vaccination.

Pourtant, l'affaire n'était pas à prendre à la légère: la rage, lorsqu'elle se développe en l'absence de vaccin, est une maladie mortelle. Chaque année, entre 35 000 et 50 000 personnes continuent d'en mourir, principalement en Asie, parce qu'elles ne sont pas traitées.

Il restait donc aux spécialistes à décider des mesures à prendre. Par sécurité, on recommandera deux doses de vaccin supplémentaires (avec de nouveaux lots) pour ceux qui étaient arrivés au terme de leur traitement. Au total, ce sont donc cinq doses que reçoit chaque patient, soit le même nombre que les personnes dont on suspecte qu'elles ont eu un contact avec un animal malade. L'information est donnée à tous les médecins, et Swissmedic ouvre une hotline qui sera utilisée «par des dizaines de patients et des centaines de médecins», selon Urs Candrian. Mais le calme est de mise. A Genève, l'hôpital renonce à lancer une campagne d'information publique tous azimuts pour ne «pas affoler inutilement la population». Médecins et ambassades cherchent les personnes parties à l'étranger pour qu'elles complètent elles aussi leurs vaccinations.

Caresser un guépard

Toutes ces précautions n'ont rassuré qu'à moitié Annie, la mordue des animaux. Il y a un mois, dit-elle, elle a envoyé un courrier recommandé à Swissmedic pour obtenir davantage de détails sur les risques et la prise en charge de conséquences possibles. Elle n'a toujours pas reçu de réponse. Prévoyante, elle avait commencé sa série de vaccins bien avant de partir en Afrique et a pu achever son traitement. Tout était prêt pour qu'elle réalise son grand rêve: caresser un guépard sauvage. «Une expérience si intense que j'en ai tiré la force pour arrêter de fumer», s'enthousiasme-t-elle. Au final, tout l'épisode aura donc été, pour elle, plutôt bénéfique pour la santé.