Il est 20h45 ce vendredi. Le temps est venu pour Mustapha de rompre son jeûne. Mais cette année, le moment du repas a un goût particulier pour cet entraîneur de football à Genève. «Le mois du ramadan est synonyme de paix, de pardon et de partage, c’est un peu plus dur de le pratiquer dans ces conditions.» Lui qui a pour habitude de célébrer l’Iftar, repas de rupture du jeûne, avec ses amis devra passer son tour cette fois-ci. Ce qui ne l’empêche guère de relativiser. «Le point positif, c’est que j’apprends à cuisiner de bons plats», plaisante-t-il.

«Je ne ressens pas un ramadan aussi fort»

Voilà maintenant une semaine qu’a débuté le mois de ramadan. Trente jours de jeûne sacré pour les musulmans du monde entier. Une période incontournable du calendrier islamique, partie intégrante des cinq piliers de l’islam. Un mois durant lequel les fidèles ont pour habitude de se retrouver afin de prier et rompre leur jeûne ensemble, dans une profusion de plats souvent préparés tout au long de la journée. Mais pour Nora* cette année, le constat est clair. «Je ne ressens pas un ramadan aussi fort», confie-t-elle. Les frontières fermées et strictement contrôlées, il devient difficile pour cette interne en médecine aux HUG de rendre visite à sa famille à Annemasse.

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Entre fermeture des lieux de culte ou interdiction des rassemblements de plus de cinq personnes, le Covid-19 n’a pas épargné le quotidien des croyants. «Les ramadans passés, nous pouvions nous rassembler le soir au moment de la prière du Tarawih [prières nocturnes réalisées à la mosquée durant le mois de jeûne, ndlr], puis se balader au bord du lac. Il s’agissait de petits rituels», regrette Sofia.

Solidarité de mise

Malgré ces conditions particulières, les commerçants s’organisent. La boucherie halal qui borde la rue de Lausanne tourne à régime plein depuis vendredi dernier. Aux Charmilles les quelques épiceries proposant des produits orientaux traditionnels prennent bien soin de faire respecter les mesures de distanciation sociale prescrites par la Confédération.

«Dans la tradition musulmane, nourrir ses frères et sœurs pratiquant le jeûne est très conseillé. Par conséquent, les repas de la rupture du jeûne sont souvent partagés entre les familles et les amis, les mosquées offrent des repas tout au long de ce mois. Ces réunions et ces rencontres renforcent de plus en plus la convivialité entre les gens. Ces caractéristiques font du mois de ramadan le mois préféré des musulmans», précise Zahra Astaneh, doctorante en sciences des religions.

La Fondation culturelle islamique de Genève a organisé la semaine dernière une distribution de bons d’achat alimentaires pour les plus nécessiteux. «Il était malheureusement trop compliqué de faire respecter les distances, nous avons donc dû annuler les distributions», déplore l’un des responsables de la fondation.

«Nous recevons de nombreux appels et messages de personnes qui souhaiteraient venir prier, mais il faut prendre la mesure de tout ce qui se passe. C’est une période compliquée que nous devons malheureusement accepter et affronter ensemble.»

Le temps de l’introspection

Pour combler le manque, certains se tournent vers les prières virtuelles. «Avec une amie qui vit à Londres, nous nous appelons de temps en temps. Nous suivons un blog qui rappelle chaque jour une petite prière à dire», illustre Sofia.

D’autres en profitent pour se recentrer sur eux-mêmes. «Dans la jurisprudence islamique, l’interdiction de manger, de boire et d’avoir des relations sexuelles pendant le jeûne doit permettre de s’éloigner des plaisirs terrestres et matériels et aider le croyant à atteindre un niveau plus haut dans la piété», rappelle Zahra Astaneh. «Pour arriver à un certain degré de spiritualité, en plus de s’abstenir de ces plaisirs, il faut bien sûr adapter son comportement, ne pas mentir, ne pas maudire, faire davantage de bonnes actions, aider les plus démunis, lire davantage le Coran et y réfléchir…»

Une spiritualité d’autant plus évidente à cultiver pour certains en ces temps de confinement. C’est le cas de Meryem*. «Pour ma part je le vis vraiment bien, ce confinement est plus bénéfique qu’autre chose. C’est la première fois que je pratique aussi bien le ramadan. J’ai bien plus de temps pour lire le Coran. En temps normal, je passe la plus grande partie de ma journée à l’université.»

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Idem pour Yusra, la jeune femme relativise. «Ce ramadan a un autre goût, il a quelque chose que je chéris assez. Je n’ai jamais passé autant de moments qualitatifs avec ma famille», confie-t-elle. «Avec cette crise, c’est comme si notre vie était mise entre parenthèses. Il est différent, ce ramadan, mais il est en quand même présent. On s’est dit que tout allait être chamboulé, mais le partage existe toujours», conclut-elle.

En dépit des quelques annonces d’ouverture du Conseil fédéral mercredi 29 avril, l’interdiction des rassemblements de plus de cinq personnes reste en vigueur au moins jusqu’au 8 juin. Ce qui devrait mettre en péril les grands rassemblements prévus pour la fin du jeûne, à l’occasion des célébrations de l’Aïd el-Fitr, le 24 mai prochain.


* Prénoms d’emprunt